Hâfez de Chiraz

Charles-Henri de Fouchécour n'a passé "que" seize années de sa vie à étudier, traduire, interpréter ce sommet de la poésie lyrique qu'est Le Dîvan de Hâfez de Chiraz, alors que de nombreux maîtres y passèrent leur vie entière. Mais ce grand érudit spécialiste de la littérature persane n'a pas failli et son édition chez Verdier du célèbre recueil, la première offrant une traduction complète et commentée en langue française, mérite un coup de chapeau pour sa qualité.

Dans son texte d'introduction, il précise ce qui a sous-tendu son travail de traduction: "Le Dîvan de Hâfez se prêterait volontiers à une lecture infinie, par sollicitation du texte, distique après distique. Il sert encore à tirer les augures. Mais à fréquenter le recueil, on comprend vite qu'un poème, un ghazal, forme un tout. Chacune de ses pièces, les distiques, sont de remarquables entités, comme sont les perles d'un collier. Mais c'est le collier qui met les perles en valeur, c'est le poème qui fait rendre aux distiques tout leur sens. C'est le tapis ou la mignature qui justifie l'existence des dessins et des figures; c'est le Divân entier qui livre le sens des mots essentiels." [...]

"Chaque ghazal mériterait plusieurs pages de commentaire. Mon but fut seulement de mettre le lecteur sur la voie de sa fréquentation de Hâfez. Entre une traduction dominée par le souci philologique et une autre où l'inspiration porterait à versifier une première prose, je suis resté à dire au mieux ce qui se lit dans le texte. Sur cette base, chacun pourra aller plus loin." Il explique aussi que les ghazals de Hâfez furent écrits pour être déclamés en public au son de la musique, comme le veut encore aujourd'hui la tradition persane des ghazals, ces poèmes chantés à résonance parfois mystique.

Hafez n'a pas laissé d'édition définitive de son oeuvre. Il avait seulement rassemblé, vers 1368, une partie de ses écrits dans un recueil provisoire et ce n'est qu'après sa mort que furent réunis en un Diwan l'ensemble des poèmes. Le recueil connût par la suite de multiples copies plus ou moins erronées ou fantaisistes jusqu'au milieu du XXe siècle, mais il inspira largement la poésie et même la culture persane dans son entier (musique, chant, peinture, etc) jusqu'à aujourd'hui encore où il reste très populaire en Iran même dans les milieux les plus illettrés. Il fût également célébré en Occident où on publia de nombreuses traductions, notamment en langue anglaise, et où de grands auteurs comme entre autres Friedrich Hegel, Friedrich Nietzsche, Victor Hugo et surtout Goethe — auteur du Chant de Mahomet et du Diwan occidental et oriental directement inspiré de l'oeuvre de Hafez — l'étudièrent avec passion.

Lyrique avant tout, Hâfez traite les thèmes traditionnels du ghazal c'est-à-dire l'amour, le vin, la nature, le destin de l'homme, mais aussi ceux de la chasse, de la cour, du jardin, des rues et des commerces de Chiraz, ville métaphore du monde. Chacun des quelque 486 poèmes du recueil résonne du mystère de la vie et du secret profond de l'amour. D'un premier abord facile les vers, dont on découvre progressivement au fil des relectures la ciselure symbolique raffinée et la subtile superposition de pensées ouvertes, mènent le lecteur d'interprétations en interprétations vers son intime révélation spirituelle.

Aucune préciosité toutefois dans cette poésie au pouvoir d'évocation incomparable, tout y est au contraire dépouillement et silence, mais la beauté lumineuse à la fois évidente et cachée des plaisirs profanes de la vie, comme la saveur de la coupe de vin ou l'adoration du visage aimé, y atteignent leurs sens mystiques et philosophiques les plus élevés. Les poèmes de Hafez interrogent l'homme au plus profond de sa complexité, dans ce qu'il y a d'humain et de divin en lui.

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Hâfez, Le Dîvan (Introduction, traduction du persan et commentaires par Charles-Henri de Fouchécour, Éditions Verdier).