Philip Roth
Philip Roth

La provocation est à la hauteur du talent et de la renommée de Philip Roth. Dans son 26e roman, Le complot contre l'Amérique, le romancier juif new-yorkais auteur de Portnoy et son complexe laisse entendre de façon angoissante que l'Amérique toute entière, y compris au plus haut sommet de l'État, pourrait être nazie et antisémite. Ce pays, comme n'importe quel pays européen type Allemagne ou France ("le pire pays du monde"), aurait pu au cours de son histoire — pourrait sans doute encore ? — basculer dans l'horreur d'une dictature et pourchasser ses citoyens Juifs. Extrait des premières lignes: "C'est la peur qui préside à ces mémoires, une peur perpétuelle. Certes, il n'y a pas d'enfance sans terreurs, mais tout de même: aurais-je été aussi craintif si nous n'avions pas eu Lindbergh pour président, ou si je n'étais pas né dans une famille juive ?"

Le complot contre l'Amérique est une uchronie, c'est-à-dire une forme de fiction littéraire qui détourne les faits de "l'Histoire réelle" pour laisser imaginer ce qui aurait pu advenir, à la façon de la célèbre phrase de Blaise Pascal: "Le nez de Cléopâtre s'il eût été plus court toute la face de la terre aurait changé". De l'Histoire-fiction en quelque sorte, qui sous le regard du narrateur et principal personnage du complot contre l'Amérique — un certain Philip Roth vivant dans le quartier juif de Newark désormais familier aux lecteurs de l'écrivain — prend les dimensions d'une fable politico-mythique.

Le garçon âgé de 7 ans (l'âge réel de l'écrivain cette année-là) voit ainsi en novembre 1940 sa belle et démocratique nation, fière patrie composée de tranquilles hommes d'affaires progressistes dans laquelle sa famille juive de la classe moyenne a toute sa place, se donner pour président à la place de Franklin D. Roosevelt un autre candidat soutenu par le Parti Républicain de l'époque. Celui-ci n'est autre que le célèbre aviateur Charles A. Lindbergh, grand héros adulé des américains, qui vient le premier de réussir la traversée de l'Atlantique (Long Island - Paris en 33 heures et demie sans escale), mais également habile politicien isolationniste représentant la wasperie (population des "petits blancs" américains veules et racistes) et fervent pacifiste se faisant élire sur le slogan "Lindbergh ou la guerre !". Dès son installation à la Maison Blanche le nouveau président des Etats-Unis signe un pacte de non-agression avec l'Allemagne d'Adolf Hitler puis avec le Japon. Sensible aux idées nazies et antisémite notoire, il engage l'administration américaine, déjà ouvertement raciste envers d'autres communautés (notamment celle des noirs), dans une politique anti-juive visant à réduire son influence au sein de la société américaine. Diverses mesures sont promulguées qui influeront sur le cours de la vie et la personnalité du jeune Philip Roth et des membres de sa famille. La peur s'installe, tant dans l'esprit de l'enfant que dans la communauté juive américaine qui se divise et se déchire. Certains prônent la résistance et la dissidence mais nombreux aussi sont ceux qui, bien placés dans les cercles de pouvoir comme par exemple le rabbin Bengelsdorf, un proche de Lindbergh à qui il sert de caution politique, collaborent avec les nouveaux maîtres et fustigent la paranoïa excessive de leurs coreligionnaires.

On retrouve une partie de l'univers romanesque habituel de Philip Roth (la famille, la question de l'identité juive, les tourments de l'adolescence, le rapport père-fils, etc...) mais l'écrivain de 73 ans emploie cette fois un ton et un style sensiblement différents de ses ouvrages précédents. Il semble vouloir refléter dans l'écriture la "normalité" qui domine l'Histoire au quotidien même dans ses moments les plus tragiques. Plutôt sobre, calme, sans la touche d'humour qui le caractérise habituellement, l'auteur de Pastorale américaine, J'ai épousé un communiste et La tache (où il traite successivement du Vietnam, du maccarthysme et du politiquement correct) se fait ici encore plus autobiographe et plus sombre que d'ordinaire avec cette fable politique sur l'antisémitisme. Et sans doute aussi plus manichéen. Il revisite tout à la fois les terreurs de son enfance et l'histoire contemporaine des Etats-Unis dans un roman basé sur une excellente idée de rétro-anticipation offrant un exercice de style original, mais qui se révèle à la lecture à demi efficace seulement, lourdement lesté qu'il est notamment d'un Post-scriptum indexant des documents historiques réels tels par exemple un discours de Lindbergh, daté du 11 septembre 1941, où celui-ci désigne comme responsables de la seconde guerre mondiale "les Anglais et les Juifs".

Tout cela est peut-être un peu trop simpliste et démonstratif dans les procédés pour une histoire qui prétend au titre de roman, du moins appliqué à un écrivain de la stature de Philip Roth dont on attend évidemment le meilleur. Ce "militantisme victimaire" juif alourdit quelque peu la fiction, d'autant plus que s'il fallait effectivement ramener l'histoire à la réalité du jour, étant donné la politique étrangère actuelle des Etats-Unis sous influence du lobby israélien — même contre ses propres intérêts géo-politiques, c'est désormais établi par les meilleurs politologues --, ce serait plutôt les arabes qui seraient aujourd'hui victimes d'une dictature juive américaine.

Instillant les questionnements incisifs, le trouble, l'embarras, l'angoisse, le malaise, voire la désillusion, Philip Roth reste néanmoins relativement nuancé dans la provocation et suffisamment complexe dans le style. Le complot contre l'Amérique, s'il n'est pas encore le chef-d'oeuvre qui ferait mériter à son auteur le Prix Nobel de Littérature qu'on lui prédit pour un jour prochain, invite le lecteur à une salutaire méditation sur le cours de l'Histoire et sur la fragilité des grands idéaux démocratiques et moraux dont l'Amérique ne cesse depuis toujours de se prévaloir devant les autres nations.

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Philip Roth, Le complot contre l'Amérique (Éditions Gallimard).