Bruno Etienne
Bruno Etienne

Ce n'est pas parce que nos sociétés modernes désocialisées par le capitalisme libéral, atomisées et parcellisées par l'individualisme, ont oublié ce souci fondamental que d'autres communautés (qui ne sont pas nécessairement "primitives" ni extrême-orientales) ont fait de même; et en Islam, en particulier, la très grande importance accordée à l'harmonie sociale, à la justice (qui n'est pas tout à fait l'égalité, comme on le sait), est un reflet de cette préoccupation "archaïque" (au sens qu'aurait le mot "principiel") pour le cosmos (dont la traduction approchée en arabe est nizâm davantage que âlam).

Le livre de Bruno Etienne présente d'abord cet immense intérêt d'être construit autour de la notion centrale d'anomie, centrale en ceci que, jamais nommée explicitement, elle commande l'ensemble du développement. Au-delà des aspects historiques, sociologiques et stratégiques du "retour à l'Islam" — aspects qu'à la suite d'autres savants et observateurs, il traite de façon approfondie et tantôt allusive — le "pérégrin", "Occidental perverti par l'Orient" qu'est aussi Bruno Etienne fait constamment référence à ce point focal, à ce sujet dont l'ensemble du discours islamiste constitue en quelque sorte le prédicat global.

Comment ne pas voir alors que les formes successives d'Islam à visée radicale (c'est-à-dire transformatrice de la société et de la politique et restauratrice de la Société), depuis Hassan et Banna, sont concomitantes, non pas seulement de l'entreprise coloniale comme on le dit trop souvent (et il faut savoir gré à Bruno Etienne d'être plus subtil que cette vulgate journalistisque; c'est là le moindre mérite de son livre) mais de la "modernisation" des sociétés proche-orientales, modernisation marquée par l'individualisme, le sens et le goût de l'entreprise industrielle, le libéralisme politique sous sa forme pluripartite et le prométhéisme de l'asservissement de la nature; cette modernisation était sans doute encouragée par les puissances coloniales, qui trouvaient là une justification à leur présence, mais elle a été portée et mise en oeuvre par les élites locales, désireuses de construire — et réussissant en cela à partir des années '50 — l'Etat national rationnel, destiné à être tout à la fois l'aboutissement de l'Histoire et le lieu d'épanouissement des potentialités de la classe bourgeoise.

On entend distinctement aujourd'hui si l'on veut bien prêter l'oreille comment, au travers d'un discours islamiste (et particulièrement dans sa rhétorique chiite, centrée sur le thème des mustaz'afin) s'exhale "le soupir de la créature écrasée". Mais alors que les "misérables" du XIXe siècle finissant en Europe, "éveillés en sursaut, se sont levés en criant" parce que, selon la formule de Jaurès, "la berceuse qui les consolait depuis des siècles s'était tue", les sociétés du Proche-Orient ont vu apparaître en leur sein des intellectuels capables d'utiliser conjointement les ressources symboliques du discours religieux et de celui de la protestation sociale. Dans l'Islam du XXe siècle s'opère, en ce lieu intellectuel et pratique à la fois qu'est le radicalisme religieux, la convergence, mieux: la fusion entre Jaurès et Lamennais, ce qui fait que la revendication, la protestation politique est toute imprégnée de messianisme et de justicialisme, et jamais disjointe du souci plus profond, plus fondamental, de la restauration de l'Ordre du Monde.

Voilà pourquoi les modes d'action de certains des groupes islamistes s'apparentent bien davantage à ceux des sociétés secrètes qu'à ceux des partis politiques: c'est d'ailleurs là un des mérites de cette étude que d'éclairer comme il convient — c'est-à-dire en montrant l'existence d'une face cachée de la planète, mais sans nous en révéler l'exacte géographie — les lieux véritables d'où procèdent les projets et les dynamismes des radicalismes islamiques d'aujourd'hui: on comprend mieux comment la hiérarchie de l'organisation interne de ces mouvements se trouve liée à la question ancienne en Islam et toujours irrésolue de la succession d'un Prophète sans descendance mâle directe, et à celle de la nécessité et de l'absence tout à la fois d'une autorité suprême permanente; comment l'action de petits groupes organisés militairement et d'autant plus efficaces et redoutables que leurs membres sont prêts au sacrifice personnel (c'est le sens du mot arabe fidâ'i) peut, si cette action est dirigée contre le bon adversaire (qui n'est pas l'Occident, ni les minoritaires non-musulmans, comme tend à nous le faire penser la littérature journalistique), hâter l'avènement du Royaume de Justice, et ce, en vertu d'une logique de type millénariste (apocalyptique), qui est loin d'être "irrationnelle"; comment enfin la dialectique toujours opérante entre l'exotérique et l'ésotérique (le zâhir et le bâtin) autorise, là aussi très rationnellement, tous les jeux en point et contre-point entre les légalismes affichés (démarches d'ordre pédagogiques, visant à l'islamisation plus approfondie de la société et de ses cadres, ce qu'on appelle la da'wa ou l'appel, d'un mot bâti sur la même racine que celui signifiant la "propagande"), et d'autre part les quadrillages secrets et les opérations fulgurantes. C'est ainsi que, loin d'être un culte de l'action, une ivresse de violence, l'Islam radical entretient une dimension d'ordre gnoséologique, héritier en cela des mouvements "assassins" étudiés naguère par l'orientaliste anglais Bernard Lewis.

Au sein de l'action secrète, s'ouvre ainsi un autre espace, secret aussi, mais d'un autre ordre: s'il y a plusieurs chambres dans la Maison du Père il y a plus d'une salle dans le Temple, et si le propre de l'espace profane est d'être ouvert et homogène, dans sa multiplicité horizontale, celui du sanctuaire est d'être sphérique et profond. L'auteur, qui évoque, au coeur de son ouvrage, quelques rencontres, quelques amorces d'itinéraires, a cette élégance un peu déceptive de mener son lecteur parfois désemparé, intrigué par la richesse et la complexité des informations qui lui sont données, jusqu'aux abords extérieurs du mystère, et de lui désigner muettement la porte fermée du Temple.