Mémoires de l'esclavage
Mémoires de l'esclavage

Le président de la République Jacques Chirac a instauré le 10 mai comme date de commémoration annuelle des Mémoires de la traite négrière, de l'esclavage et de leurs abolitions, dont une première célébration nationale a lieu cette année. Cette date, proposée par le Comité pour la Mémoire de l'Esclavage (CME) présidé par l'écrivain guadeloupéenne Maryse Condé, correspond à l'anniversaire de l'adoption définitive le 10 mai 2001 par le Parlement français de la loi déposée par la députée de Guyane Christiane Taubira reconnaissant la traite et l'esclavage comme crime contre l'humanité.

Il aura fallu plus de 150 ans pour que l'ancienne puissance coloniale française reconnaisse enfin officiellement les traites d'êtres humains qui perdurèrent à grande échelle du XVème au XIXe siècle et entrainèrent l'un des plus grands génocides de l'Histoire. Plus de 11 millions de Noirs en furent victimes, razziés sur le continent africain avant d'être déportés de l'autre côté de l'Atlantique pour être vendus aux planteurs des colonies. Ces derniers avaient droit de vie et de mort sur ces esclaves achetés à vil prix et qui devenaient légalement leur "biens meubles", selon la terminologie du célèbre Code Noir édicté en 1685 par Colbert. L'asservissement était total et n'avait rien à envier aux pires méthodes des civilisations esclavagistes de l'Antiquité. Brutalités, humiliations, tortures, ont été pendant trois siècles le lot quotidien de ces millions d'esclaves noirs soumis sans aucun répit à des conditions de travail extrêmement pénibles. Beaucoup mouraient en quelques mois seulement de faim, de souffrance et d'épuisement quand ce n'étaient pas par bastonnades ou pendaisons.

L'abolition même de l'esclavage dans les colonies françaises a pris une cinquantaine d'années et s'est déroulée en plusieurs étapes. Il y eût d'abord la proclamation en 1794 de l'abolition de la servitude par la Convention Nationale, sur proposition de Danton, puis sa restauration en 1802 par Napoléon Bonaparte et enfin une nouvelle abolition par la seconde République le 27 avril 1848, après de vives résistances des lobbys économiques et politiques conservateurs de l'époque opposés aux philosophes humanistes. Il fallut plusieurs décennies avant que toutes les nations européennes, à la suite de l'Angleterre en 1835 et de la France en 1848, abandonnent totalement le commerce et l'esclavage des Noirs. Ce n'est qu'en 1926 que la communauté internationale signa une convention les abolissant définitivement.

Même si le Cran (Conseil Représentatif des Associations Noires) regrette l'absence de commémoration d'envergure à l'occasion de ce 10 mai officiel mais bien tardif et uniquement symbolique, la France — c'est d'ailleurs quasiment le seul pays en Europe à effectuer actuellement ce travail de mémoire — revient donc sur son passé esclavagiste et par contrecoup sur la condition actuelle des populations noires au sein de la République. A la suite de ceux sur le colonialisme, de nombreux débats ont lieu et surtout le travail contre l'amnésie, effectué depuis plusieurs années par nombre d'historiens, d'élus et d'associations représentant les descendants d'esclaves qui résident dans les départements d'Outremer (Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion,...) commence à porter ses fruits. Un Centre National d'Histoire et de Mémoire de la traite négrière, présidé par l'écrivain martiniquais Edouard Glissant, vient notamment de voir le jour afin d'aider au développement des recherches historiques et de mener des actions contre l'oubli. Parmi les manifestations du 10 mai, on peut noter aussi l'ouverture symbolique du Panthéon afin que le public puisse visiter les monuments consacrés aux grandes figures abolitionnistes et anti-esclavagistes que furent Toussaint Louverture, Louis Delgrès et Victor Schoelcher. Ceci toutefois non sans encore quelques farouches résistances de fauteurs de guerres communautaristes, tels par exemple la quarantaine de députés UMP qui ont adressé début mai à Jacques Chirac une demande d'abrogation d'un article de la loi Taubira consacré à l'enseignement de ces crimes contre l'humanité dans les programmes scolaires. Pour certains élus et intellectuels qui font actuellement quasi ouvertement commerce de racisme anti-noir et anti-arabe, si ce n'est de pur et simple néo-colonialisme sous couvert de dénonciation des "lois mémorielles", la République française ne doit en effet reconnaître d'autre génocide ou crime contre l'humanité que celui de la Shoah.

De nombreux ouvrages sortent en librairie afin de rafraîchir la mémoire collective sur le sujet:

Codes noirs, de l'esclavage aux abolitions de Christine Taubira-Delannon et André Castaldo (éditions Dalloz) rassemble et commente les textes juridiques de l'époque qui "règlementaient" l'esclavage ainsi que ceux qui instaurèrent ensuite les abolitions. Christine Taubira publie également L'esclavage raconté à ma fille (éditions Bibliophane) où elle montre que les conséquences de l'esclavage des Noirs sont encore très présentes dans la société actuelle.

Les traites négrières, Essai d'histoire globale d'Olivier Pétré-Grenouilleau (éditions Gallimard), publié en 2004, est un ouvrage documenté sur les diverses traites (transatlantique, orientale et interafricaine) depuis l'Antiquité, et sur le fameux "commerce triangulaire" qui voyait les bateaux des compagnies maritimes européennes négrières partir vers l'Afrique chargés de pacotille pour "acheter" des esclaves, repartir chargés de ces "marchandises" humaines qu'ils revendaient en Amérique et dans les colonies antillaises, puis revenir en Europe avec des cargaisons de précieuses denrées tropicales (épices, bois, etc.).

Esclavage, métissage, liberté, la Révolution française en Guadeloupe de Frédéric Régent (éditions Grasset) démonte les mécanismes coloniaux et esclavagistes dans cette île.

Il fût un jour à Gorée, l'esclavage raconté aux enfants de Joseph NDiaye (éditions Michel Lafon) retrace l'histoire de l'île de Gorée, située au large de Dakar, qui fût l'un des grands comptoirs de la traite négrière et en est aujourd'hui le lieu symbole.

La mémoire enchaînée, Questions sur l'esclavage de Françoise Vergès (éditions Albin Michel) relate les grandes étapes de la traite des Noirs et de l'abolitionnisme et s'interroge sur les deux siècles d'amnésie qui ont suivi cette période.

Marchands d'esclaves, la traite des Noirs 1520-1848 de Julia Ferloni (éditions de Conti) analyse les rouages du système esclavagiste.

Discours sur la Religion, la République et l'Esclavage de Maximilien Robespierre (éditions de l'Aube) présente une anthologie de discours du révolutionnaire français sur le sujet.

La démence coloniale sous Napoléon du militant tiers-mondiste Yves Benot (éditions La Découverte) explore de façon détaillée l'expansion coloniale sous l'Empire napoléonien et met en évidence l'idéologie raciste qui la sous-tendait. On relira également utilement de cet auteur, chez le même éditeur, le livre intitulé Les Lumières, l'Esclavage, la Colonisation.

La fracture coloniale: la société française au prisme de l'héritage colonial rédigé par un Collectif sous la direction Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire (éditions La Découverte) analyse les inégalités et les discriminations envers les Noirs et montre comment la ghettoïsation des banlieues peut être lue comme un héritage du système colonial français. L'ouvrage sert de référence au mouvement militant des "Indigènes de la République".