Vols fantômes de la CIA
Vols fantômes de la CIA

Pendant que la France est toute au match loufoque Sarkozy / Villepin, pour savoir lequel des deux sera le dauphin ou le prochain petit chef, un fantôme — ou plutôt une couvée à répétition de vols fantomatiques — hante l'Europe. Et nul ne dit mot, ou presque, comme si ce fait-là était tellement énorme, comme si l'on nous avait à ce point habitués désormais à nous méfier de tout ce qui pourrait ressembler à la paranoïa d'une "théorie du complot" (conspiracy theory), que nos capacités de réaction sont paralysées et se rapprochent désormais de zéro. Tout se passe en fait comme si nous ne voulions pas savoir, parce que sans doute mal préparés à envisager la brutale irruption et la quasi-banalisation de faits d'une telle énormité — comme si nous voulions retarder au maximum le fait de savoir que nous sommes précisément entrés dans une nouvelle ère de banalisation de l'énormité. En plein XXIe siècle, presque vingt ans après la chute du mur de Berlin et la très hypothétique fin de la Guerre Froide, il est question de vols, de plus de mille vols clandestins et fantomatiques organisés dans le ciel nocturne de l'Europe par les services secrets d'une puissance étrangère, non-européenne, avec l'accord tacite et non-divulgué aux instances élues des autorités de plusieurs Etats européens. D'un très étrange ballet aérien, orchestré en flagrante contravention de la Convention sur l'aviation civile de Chicago, non seulement à des fins policières ou de sécurité, mais de moins en moins invraisemblablement à des fins d'enlèvement, de mise à discrétion, de séquestration et de torture de prisonniers non-identifiés, de "combattants ennemis" et autres "suspects terroristes", suivant la méthode dite des extraordinary renditions (bizarrement traduit par "restitutions extraordinaires", alors qu'il s'agit plutôt de "destinations spéciales, inconnues", ce qui est tout de même autrement plus sinistre et évocateur pour nos mémoires — même les traducteurs peuvent se faire piéger par le diplomatiquement correct et la langue de bois...).

Bien sûr, nous vivons une époque tellement formidable où tout est si constamment nouveau que nous sommes peut-être un instant excusables d'être débordés par le réel et de ne plus savoir comment penser. Il serait donc facile de se laisser éblouir par le parallèle avec un autre fait d'énormité générale. Que fait la CIA en organisant ces sinistres vols en zig-zag au dessus de nos petites têtes endormies, si ce n'est un peu comme tout le monde à l'époque de la "globalisation" ("glocalisation", et même "glauqualisation", serait nettement mieux ici), et très notamment nos grandes entreprises porte-drapeaux, à savoir avoir recours à l'outsourcing, à la délocalisation, pour conquérir de nouveaux marchés émergents et réduire les coûts de production dans un monde "impitoyable" basé sur la concurrence féroce entre fonds d'investissement...? Certes, mais un instant fatal de lucidité de plus fera aussitôt retomber la charmante naïveté de ce rapprochement: à moins d'être devenu totalement mafieux à cause de la faillite de son Etat tutélaire, ce qui n'est certes pas rare à notre époque, un service secret n'a pas les mêmes finalités qu'une entreprises cotée en bourse. Il ne s'agit donc qu'en apparence de la même globalisation — ou peut-être alors ferait-on mieux de dire qu'il s'agit plutôt de la face cachée de celle-ci, de son ombre portée, de son impensé.

Fort heureusement, l'indignation n'est pas morte, la guerre mondiale des intérêts actuellement en cours n'a pas avili et perverti jusqu'au dernier sentiment d'honneur, d'humanité et d'éthique politique sur tous les aires du globe — tout le monde ne se laisse pas éblouir et endormir de la sorte. Tout d'abord, il y a eu le rapport feutré, mais accablant du général Taguba sur la situation à Abou Ghraïb, vite passé aux oubliettes. Puis en décembre dernier, la courageuse intervention de Louise Arbour, ancien procureur du Tribunal Pénal International de l'ex-Yougoslavie désormais Haut-Commissaire aux Droits de l'Homme aux Nations Unies (décidément pas aussi complice avec les militaires états-uniens que certains ont bien voulu le laisser croire à cause de son lancement d'un mandat d'arrêt contre Milosevic en pleine guerre du Kosovo), ce qui lui a valu les remontrances et un vif démenti de la part de John Bolton, ambassadeur aux Nations Unies récemment nommé par George W. Bush. Ensuite, il y a eu depuis janvier 2006, le rapport préliminaire au Conseil de l'Europe du député suisse Dick Marty, suivi des révélations fort dérangeantes de la commission d'enquête du Parlement européen, seul entre tous, laquelle s'est mise à entendre toutes sortes de témoins et de victimes directs dont on était censé ne jamais entendre parler. Son rapporteur, Claudio Fava, un député européen italien, qui mérite également notre gratitude citoyenne pour son indépendance et son courage, a même déploré publiquement que: "les autorités nationales de sécurité n'aient pas éprouvé le besoin de vérifier le but réel de ces vols, ni l'identité de leurs passagers", [ajoutant que] "lorsqu'un avion va de Kaboul à Guantanamo en passant par la Pologne, la Roumanie et le Maroc, ce qui n'est pas le trajet le plus court, il ne fait pas escale seulement pour s'approvisionner en carburant". Il aurait pu également citer l'ironie post-historique extravagante qui a voulu que les lieux d'interrogatoire clandestins de ces nouveaux "disparus" de la guerre anti-terroriste ont presque certainement été installés par leurs hôtes de ces nouveaux pays d'accueil dans d'anciens locaux de police de l'époque stalinienne. Comme quoi, non seulement il n'y a pas de petites économies, mais il ne faut jamais hésiter à recruter de vrais professionnels, quelque en soit le parcours ou la provenance, ils se font — seulement provisoirement, peut-être — de plus en plus rares. Puis quand de nouveaux états vous doivent tout, y compris leur entrée dans l'OTAN et leur intégration fortement appuyée dans l'Union Européenne, ils vous doivent bien de garder le silence sur quelque gâteries extra-légales...

En fait, il semble qu'il y ait au moins autant de ramifications dans cette affaire que de cercles dans l'enfer de Dante. Selon le journal Le Monde, Claudio Fava aurait également déploré "le silence des ambassades" qui entourerait cette immense opération de contournement des lois nationales et internationales. Prenons seulement l'exemple de Craig Murray, ambassadeur britannique en Ouzbékistan de 2002 à 2004: pour avoir protesté contre le fait que des centaines de dissidents ouzbeks désignés comme terroristes aient été torturés, et que les informations "extraites" de la sorte aient été transmises à la CIA, puis aux services du MI6 britannique, ce dévoué et consciencieux fonctionnaire non content de se borner au simple devoir d'obéissance, a été purement et simplement...relevé de ses fonctions. Quant au citoyen allemand de descendance libanaise Khalid al-Masri — un de nos concitoyens européens, donc — sa tentative strictement en règle de traverser la frontière macédonienne en 2003 mal lui en a pris — ou plutôt lui a valu le plus étrange exercice de tourisme pénitencier, tout à fait digne d'un véritable récit de roman de réalisme magique de la grande époque (mais particulièrement noir), puisque de sa prison de Skopje, on l'a prestement conduit en Afghanistan pour y être détenu et torturé pendant pas moins de cinq mois, avant de le ramener en Europe un peu plus tard pour le re-libérer en... Albanie. Ainsi, il semblerait que nous soyons tous désormais en liberté surveillée, et que ni nos sacro-saintes institutions nationales, ni nos lois, y compris le tant vanté Habeas corpus, puissent nous protéger. Tout cela, bien entendu, est démenti de la plus énergique façon par le ministre de l'intérieur de la Macédoine, Ljubomir Mihajlovski, même si la CIA reconnaît de son côté que des bavures et des erreurs ont pu être commises, dont notamment cette arrestation de M. Masri — simple question d'erreur d'identification: "nobody's perfect". Pendant ce temps, alors que de plus en plus de révélations concernant ces sinistres vols à destination spéciale remontent à la surface, le premier militaire américain au dessus du rang de caporal a être mis en examen dans cette affaire, le lieutenant-colonel Steven Jordan, vient d'être écroué sous sept chefs d'accusation concernant des défaillances de commandement au "Centre d'Interrogation et de Debriefing" d'Abou Ghraib ayant entraîné des traitements cruels et dégradants infligés à des détenus irakiens, mesure que les associations de lutte pour la défense des Droits de l'Homme saluent certes, mais dénoncent déjà avec raison comme étant nettement insuffisante, voire purement dilatoire.

En effet, qui s'étonnerait encore au moindre degré que les Etats-Unis — non, soyons plus précis et mieux ciblés, le gang des néo-cons de l'administration Bush et des faucons du Pentagone! — non seulement répugnent devant la face du monde entier à ratifier le traité de Rome de 1999 portant création de la Cour Pénale Internationale, mais font toujours plus activement campagne pour restreindre les pouvoirs de celle-ci et pour faire renouveler auprès des Nations-Unies la clause d'exemption ou d'immunité de leurs personnels militaires face à toute poursuite pour crimes de guerre ou crime contre l'humanité devant la naissante instance permanente de la justice criminelle internationale (allant jusqu'à prévoir même la possibilité d'intervenir militairement dans le cas de l'arrestation par la dite cour d'un de leurs soldats)? Depuis le scandale des abus d'Abou Ghraïb, abomination de l'avilissement moderne dont malgré tous leurs efforts les ondes de choc ne cessent de se propager hideusement de par le monde, l'on est désormais un peu mieux à même de comprendre de quels genres de procédés, de quelles recettes d'arrière-cuisine de la domination à tout prix et de "l'extraction du renseignement", ils pouvaient craindre l'implacable instruction juridique et la terrible mise en lumière.

Car il devient chaque jour plus clair que les honteuses révélations de Guantanamo et d'Abou Ghraïb (qui ne seraient que les pointes les plus visibles de cet iceberg de criminalité organisée) ne sont pas, comme pouvait il y a peu encore le croire un observateur "profane" puceau des infernales réalités de la guerre non-déclarée, de simples "bavures", l'acting out d'une soldatesque sous pression et mal entraînée, égarée jusqu'à donner libre cours à des fantasmes mêlant de façon inédite racisme, sexisme inversé et pornographie de petits blancs, chez d'anciens chômeurs et autres gardiens de prison dans le civil, originaires attardés des Appalaches. C'est bien sûr là ce que Rumsfeld, Carbone, Miller, Myers et les autres voudraient bien tenter encore de nous faire penser, ce qu'ils essaient en effet d'établir juridiquement pour stopper l'affaire aussi bas dans la chaîne de commandement que possible, notamment grâce au recours au "plaider-coupable", comme cela a déjà bien commencé avec Lyndie England et le "spécialiste" Frederikson. Ainsi, essaie-t-on de nous le faire croire, aussi regrettable et politiquement mal venu que cela puisse être, il ne s'agirait en fin de compte — "comme cela arrive dans toutes les guerres" — que de "faits isolés", de "débordements" de quelques éléments, d'une bande de pervers et d'asociaux qui auraient mal lu le règlement. Des "bad apples", en somme, qu'il suffirait de soigneusement enlever du panier pour conserver à la vaste majorité (et surtout à leurs supérieurs si fâcheusement exposés et en ligne de mire par la faute d'Internet et du numérique) leur bonne image de héros inoxydables et de libérateurs.

C'est la une thèse qu'avait déjà ruinée il y a un an un documentaire de la BBC (projeté en France sur Arte le 25 mai 2005). Des anciens détenus de Guantanamo, de Bagram en Afghanistan, d'Abou Ghraïb, des militaires, d'anciens membres des services de renseignement, des représentants des ONG spécialisés dans la lutte contre la torture, y ont brossé encore en filigrane un tout autre portrait. Les abus et les sévices saisis pour une éternité d'horreur par les impénitentes prises de vue numériques d'Abou Ghraïb n'étaient en rien des aberrations isolées, ni les forfaits de quelques dégénérés dévoyés par la culture du "hard", mais bel et bien les éléments d'une grammaire, les composants entr'aperçus d'un système aux vastes ramifications. Il ne s'agissait en fait de ni plus ni moins que d'une petite suite de fenêtres ouvertes sur ce que signifiait réellement la concrétisation, la mise en oeuvre de cette annonce faite en Octobre 2003 par Donald Rumsfeld lui-même lors de sa première visite personnelle en Irak, s'adressant alors au général Karpinski, à l'époque responsable de l'ensemble du système pénitencier pour les prisonniers de guerre: "nous allons 'guantanamiser' Abou Ghraïb...". Autrement dit, comme l'écrivit de son côté Patrick de Saint-Exupéry, dans L'Inavouable, son livre sur le génocide du Rwanda, loin de s'agir de faits isolés, d'aberrations, de débordements, nous nous trouvons bien au contraire en face de trop rares aperçus de la mise en pratique d'une méthodologie... Les recettes dantesques de l'arrière-cuisine d'Abou Ghraïb sont en effet le haut fait de spécialistes, le brouet monstrueux sorti des longues cogitations des responsables des "Psy-ops" et des services de renseignement certes américains, mais avant eux d'autres, sur la base d'une longue tradition de maîtres-queues de la "guerre anti-subversive" qui remonte à la Guerre Froide et même au delà. Il ne s'agit de rien de moins qu'un ensemble de techniques extrêmement sophistiquées, version "nouvelle cuisine", pour briser la résistance de l'interrogé, lui faire perdre tous ses repères et l'ayant psychologiquement anéanti "extraire" le minimum de renseignements qu'on voulait en tirer, tout en brisant définitivement la dignité humaine et ainsi en le mettant hors d'état de plus jamais combattre. Non pas en l'affrontant aux seuls coups ou à l'ordalie de l'extrême douleur physique (encore potentiellement valorisant et protecteur pour le machisme), mais en déstabilisant et en détruisant les fondements culturels et psycho-sexuels de son sens de la dignité et de l'estime possible de soi, en le privant brutalement et irrémédiablement des ressorts de son identité. Ces prises de vue n'étaient en rien le fait du hasard, mais elles-mêmes des armes, des outils techniques de l'interrogation, outre leur fonction première qui était de désorienter psychiquement et physiquement le captif. Des armes, des outils sans doute d'une nouvelle forme de torture qui, dans l'esprit de ses concepteurs serait censée rendre caduques et obsolètes les formes de la torture à l'ancienne, celle de la mise à la question purement physique, tout en rendant plausibles et possibles toutes les casuistiques du démenti. Une torture propre, ludique, "humaine", comme le diraient (et le disent) Rumsfeld, Myers ou autres John Woo et Alberto Gonzalez... une torture symbolique, normale, nourrie de psychologie et d'anthropologie, qui jouerait à merveille avec les frontières explosives des cultures et des représentations de soi, qui mêlerait catastrophiquement les ingrédients du racisme, du sexisme inversé et du mépris religieux. Une torture résolument moderne. Qui utiliserait par exemple le rap (Eminem) et le hard rock à haute dose et à fond les décibels vingt quatre heures sur vingt quatre comme moyen privatif de sommeil, inventant ainsi le concept de l'impérialisme de l'entertainment comme nouvelle forme de supplice culturel. Une torture qui n'en serait donc même pas, à en croire certains juristes stipendiés et trop obligés, qui doivent le tout de leurs carrières politiques aux basses oeuvres de l'administration Bush.

Un brouet aussi raffiné, aussi digne des vestibules de l'enfer, qui nous précipite tous sans crier gare dans la proximité, l'intimité, voire la complicité forcée d'une scène propice à la levée de tous les interdits, largement comparable en effet à ce que nous avaient annoncé un Pasolini ou un Visconti, ne naît pas tout seul. Il n'est pas sui generis, né spontanément des circonstances, sorti tout armé du néant politique, éthique et historique à la faveur de quelques esprits surchauffés dans un moment de crise. Non, au grand non. Il a une généalogie, une longue tradition de cordons bleus et d'infâmes officines derrière lui. Cette généalogie est pour ainsi dire connue désormais. Tout un chacun qui veut prendre le temps et s'en donner la peine peut le vérifier: elle est désormais à portée de quelques clics de souris de tout un chacun. Prenez seulement les noms les plus en vue, ouvrez les meilleurs moteurs de recherche, et regardez bien. Vous serez étonné de constater qu'il y a une longue filiation, que depuis trois décennies et plus ce sont plus ou moins toujours les mêmes noms qui reviennent.

Prenons tout d'abord trois nominations de l'administration Bush dès l'été 2001 (c'est-à-dire juste avant le 11 septembre): Elliot Abrams, John Negroponte, Otto Reich. Il suffit de chercher (web anglophone recommandé, mais pas indispensable). Qu'y apprend-on, par exemple sur www.fair.org ? Nous apprenons qu'Elliot Abrams, nommé par Bush au National Security Council en tant que directeur du Bureau pour la démocratie, les Droits de l'Homme et les opérations internationales se trouve être un ancien sous-secrétaire d'état de l'administration Reagan ayant plaidé coupable en 1991 sous deux chefs d'accusation de faux témoignage et de recel de preuves lors de dépositions devant le Congrès concernant son propre rôle dans l'affaire Iran-Contra. Il aurait en outre en tant que sous-secrétaire d'état aux Droits de l'Homme et à l'action humanitaire sous Ronald Reagan, selon ses propres paroles "supervisé la politique US en Amérique Latine et aux Caraïbes", précisément pendant la période la plus noire de la guerre civile qui a laissé 75.000 morts au Salvador, et a couvert parmi les pires atrocités des escadrons de la mort de triste mémoire. Quant à John Negroponte, il a été ambassadeur US au Honduras entre 1981 et 1985, et aurait alors, selon son prédécesseur l'ambassadeur Jack Binns, systématiquement couvert les nombreuses atteintes au Droits de l'Homme commises dans ce pays sous son exercice par les escadrons de la mort (dont notamment le tristement célèbre Bataillon 3-16, connu pour avoir été entraîné par la CIA). Les techniques mises en oeuvre à l'époque étaient déjà l'enlèvement, la torture (méthodes basées sur le choc et la suffocation), l'humiliation des prisonniers (souvent maintenus nus pendant de longues heures), et plus classiquement l'assassinat (n'oublions pas que Monseigneur Romero a été assassiné avec d'assez nombreux religieux engagés à gauche justement pendant ces années-là). En même temps l'aide militaire américaine au Honduras est passée de 3.9 à 77.4 millions de dollars, et Negroponte aurait été en fait chargé de diriger et de financer la guerre secrète contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua limitrophe. Or George Bush l'a nommé en 2001 ambassadeur aux Nations-Unies, avant de le nommer deux ans plus tard, dès le départ de Paul Bremer, au poste de super-ambassadeur US en Irak (avec sous sa responsabilité et à ses ordres 700 agents de la CIA, et la plus grande ambassade américaine du monde) où il restera jusqu'à l'an dernier. Quant à Otto Reich, il se révèle avoir été censuré en 1987 par la House Commission on Foreign Affairs (Commission des Affaires Etrangères de la chambre des Représentants) pour "activités de propagande clandestine prohibées", notamment pour son rôle à la tête de l'OPD (Office for Public Diplomacy, une officine dotée de moyens considérables dont le rôle consistait essentiellement à mettre sous pression et à désinformer presse, média, élus et grand public, notamment à l'aide d'articles et d'éditoriaux de commande ou imposés en faveur de la cause des Contras). George W. Bush l'a nommé en 2001 sous-secrétaire d'état "pour les affaires de l'hémisphère occidentale", c'est-à-dire principal responsable de la politique américaine vers l'Amérique Latine. Tout cela déjà, on l'apprend en quelques clics seulement, je l'ai dit, et ce n'est que le début.

Parce qu'il faut remonter plus loin: derrière ces noms, il y a d'autres noms, d'autres configurations, parfois déjà les mêmes. Mais surtout, une même politique, une même méthodologie, une même doctrine. Derrière tout cela, il y a la "mère" de toutes les distorsions, de toutes les infernales cuisines, de tous les mariages idéologiques contre-nature, la Guerre Froide. Et il y a en Amérique Latine, dès le début des années cinquante du siècle dernier, une conjonction, une mutation virale de l'idéologie, particulièrement virulentes, au sein des différentes officines et services secrets d'une constellation de dictatures d'extrême-droite. Les services de renseignement et de sécurité initialement de cinq pays — l'Argentine de Videla, la Bolivie de Banzer, le Chili de Pinochet, le Brésil, le Paraguay de Stroessner, l'Uruguay — montent ensemble une opération transnationale para-légale et clandestine de "guerre anti-subversive", de "contre-terrorisme" (en fait d'assassinat, d'enlèvement, de séquestration, d'interrogation avec torture, souvent dans des centres à l'étranger, d'échange de prisonniers, et d'autres "disparitions à destination inconnue"...) activement soutenue et aidée en tout cela, notamment au niveau du système des communications, par la CIA et plusieurs gouvernements américains (ceci largement à l'insu des électeurs, il faut bien le dire). L'objectif, le point d'orgue de tout cela, c'est la guerre contre le communisme, qui a pris les proportions désormais d'une guerre de religion, et la décision d'empêcher par tous les moyens la contagion possible de la défaite du Vietnam de se répandre dans l'hémisphère occidentale. Cela va autoriser et légitimer toutes les alliances, celle de services argentins et boliviens entraînés par d'anciens criminels de guerre nazis avec d'autres formés par les services israéliens, par exemple. On y verra même d'anciens officiers français, forts d'une théorisation systématique de la guerre anti-subversive à partir de leur expérience sur le terrain en Indochine et en Algérie venir enseigner et partager leur méthodologie dans les écoles militaires américaines où viennent se recycler les officiers de tous ces pays — notamment, comme nous l'apprend Marie-Madeleine Robin, dans son important livre Escadrons de la Mort: l'Ecole Française, le général Aussaresses à Fort Bragg, ou plus tard à la sinistrement célèbre SOA (School of Americas) au Panama. Le nom de cette opération, dont les retombées humaines et juridiques dramatiques (30.000 morts pour la seule Argentine) ne font qu'émerger lentement en pleine lumière de nos jours encore, est désormais connu: c'est le Plan Condor. Henry Kissinger lui-même a pu être inquiété lors d'un séjour à l'hôtel Ritz à Paris le 31 Mai 2001 par une mise en examen du juge français Roger Le Loire concernant l'implication américaine dans cette opération Condor et la brusque disparition de plusieurs personnes de nationalité française sous la junte chilienne. En effet, selon le site www.doublestandards.org, Kissinger — avec déjà John Negroponte à ses côtés — aurait travaillé avec George Bush senior, alors directeur de la CIA, et Vernon Walters, futur conseiller de Ronald Reagan, au développement du Plan Condor dès le début des années '70. Ce qui s'est passé une dizaine d'années plus tard au Salvador et au Guatémala, puis au Honduras et au Nicaragua, avec la participation directe de hauts responsable de l'administration Bush actuelle, comme Elliot Abrams, John Negroponte ou Otto Reich (pour ne nommer qu'eux), selon cette source ne serait qu'une migration planifiée de la même opération, appliquant les mêmes méthodes et utilisant les mêmes spécialistes et le même système d'entraînement (notamment grâce à des membres du Bataillon 601 venus d'Argentine, travaillant ensemble avec des formateurs israéliens) plus au nord.

Alors, si vous voulez savoir plus, si vous voulez entrecouper mes sources, allez y, tout est là, ou presque — d'ailleurs, toutes ces horreurs me fatiguent. Mais la question désagréable mais inévitable à laquelle nous sommes confrontés aujourd'hui, est celle de savoir si nous ne sommes pas, avec l'affaire très grave, mais scandaleusement passée sous silence par nos gouvernements nationaux, des vols fantômes de la CIA, face à une "latino-américanisation" du monde, et très notamment du Moyen-Orient et de l'Europe. Ce serait d'autant plus grave, mais aussi d'autant plus ironique, que selon un récent article d'analyse posté sur www.bbc.co.uk, les Etats Unis sont actuellement "en train de perdre L'Amérique Latine", si ce n'est déjà fait. Bien sûr, pour les responsables de l'administration Bush, dans tout cela, il n'y aurait rien que de très normal: il ne sont passés que d'une guerre de religion, d'une inquisition à une autre. Puis tout cela, toutes ces horreurs que nous sommes priés d'ignorer béatement en écoutant Eminem, c'est pour notre protection. Mais une chose est sûre et certaine, tant que nous ne l'aurons pas attrapé en plein vol et exposé à la grande lumière du jour, le Condor passe, passera et repassera.