Peter Handke
Peter Handke

A la veille de l'annonce de son programme 2006-07 la vénérable Comédie Française s'offre le luxe d'une polémique qui ne cesse de s'amplifier dans les milieux intellectuels européens. Et Marcel Bozonnet, son administrateur, commence à être victime d'un retour de flamme dont il ne soupçonnait sans doute pas la force lorsqu'il a décidé il y a une semaine de déprogrammer une pièce de Peter Hanke, Voyage au pays sonore ou l'Art de la question, qui aurait dû être normalement jouée en janvier et février 2007 au Vieux-Colombier, l'une des trois salles parisiennes du célèbre théâtre.

Fort sans doute de l'opprobre dont fait l'objet l'écrivain et dramaturge autrichien depuis ses prises de position en faveur de la Serbie lors de la guerre en ex-Yougoslovie, Marcel Bozonnet a retiré purement et simplement sa pièce du programme après avoir lu dans la presse qu'il s'était rendu le 18 mars dernier aux obsèques de Slobodan Milovesic à Pozarevac (Serbie). Il explique que cet acte ainsi que les propos qu'il aurait tenus lors de l'enterrement en se disant "heureux d'être près de l'homme qui défendu le peuple serbe" — propos démentis par Handke — sont "un outrage aux victimes", ajoutant que, même si la pièce n'a rien à voir avec le sujet, elle offre à son auteur une "visibilité publique" qu'il ne souhaite pas lui donner dans la maison de Molière.

Depuis la polémique enfle et, contrairement à ce qui s'était passé pour les quelques rares intellectuels européens qui avaient osé soutenir le régime serbe dans les années '90 ou même simplement tenté de présenter certains faits hors propagande — tout le monde se souvient des violents lynchages médiatiques non seulement de Peter Handke lors de sa dénonciation du bombardement de la Serbie par l'OTAN, qu'il avait comparé à un "nouvel Auschwitz", mais également entre autres de Régis Debray à la suite de son reportage au Kosovo --, les positions semblent aujourd'hui moins tranchées. On souligne ici ou là que les convictions pro-serbes de Peter Handke sont manifestes, connues depuis longtemps, et que décider de censurer son oeuvre, reconnue comme l'une des plus importantes de la littérature contemporaine, à la dernière minute et sur un simple coup de sang, est bien peu responsable de la part de l'administrateur de ce grand navire institutionnel qu'est la Comédie-Française qui se trouve ainsi érigée un peu vite en tribunal politique. Un peu partout, on parle de censure et l'éternel débat entre engagements idéologiques des auteurs et qualités intrisèques de leurs oeuvres revient sur le tapis.

Mais surtout, de nombreuses figures intellectuelles françaises et européennes se sont spontanément mobilisées pour l'auteur de La Leçon de la Sainte-Victoire. Bruno Bayen, traducteur et metteur en scène de la pièce, regrette la déprogrammation et refuse d'adapter une autre pièce en remplacement. L'autrichienne Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature 2004, déclare dans un communiqué être "horrifiée que la Comédie-Française fonctionne aujourd'hui comme une autorité de censure". Elle estime que "la Comédie-Française, au passé si riche, s'inscrit dans la pire tradition de ces institutions culturelles qui, au temps des dictatures, mettent au rancart les artistes gênants et les condamnent au silence". Une pétition contre la "censure exercée par les bien-pensants" et intitulée Ne censurez pas l'oeuvre de Peter Handke !, circule également dans les milieux artistiques, déjà signée par des auteurs tels que Patrick Modiano, Paul Nizon, Emir Kusturica, Michael Hanecke, Anne Weber, Patrick Besson, Pierre Michon, Nicole Bary, Josef Winkler, Jean-Yves Masson, Pierre-Guillaume de Roux, André Marcon, Emmanuel Mosès, Bulle Ogier ou Luc Bondy entre autres.