François Pinault
François Pinault

Le Mechanical Pig, ce cochon articulé de Paul McCarthy vautré sur une table du Palazzo Grassi de Venise dans le cadre de l'exposition Where Are We Going?, n'arrête pas d'en rigoler. François Pinault, son très riche nouveau propriétaire qui vient de jouer un tour de cochon à la France en abandonnant l'ancien site Renault de Boulogne-Billancourt pour aller installer à Venise son prestigieux musée privé, réussit en plus à obtenir une presse française dithyrambique qui ne cesse depuis une semaine de lui consacrer dossiers et suppléments exceptionnels. Du Monde au Figaro en passant par Paris Match et les journaux financiers, sans parler des grands médias audiovisuels, c'est à qui tressera le plus de lauriers au richissime patron du groupe PPR, à l'influent homme d'affaires ami intime de Jacques Chirac, au capitaine d'industrie propriétaire des plus grandes marques de luxe et de commerce, au grand collectionneur avisé d'art contemporain ou encore au mécène devenu aujourd'hui l'égal des prince et des rois éclairés de la Renaissance. Oubliés toutes ses casseroles d'affairiste et de requin de l'industrie et de la finance, l'abandon avec pertes et fracas de son projet de musée sur l'île Seguin, ses pressions autour de la publication de livres ou d'articles qui lui sont consacrés, ses 317 millions de dollars de dettes que doivent payer les contribuables à la suite des fraudes financières de haut vol commises dans l'affaire Executive Life, etc. Il serait aujourd'hui mesquin et malvenu de rappeler toutes ces petites histoires sur un homme si riche, si cultivé et si généreux pour les artistes, dont le seul illustre nom provoque automatiquement l'auto-censure de la presse et de l'édition française. Il y va du prestige et de l'influence internationale de la France du XXIe siècle dans les Arts et les Affaires.

François Pinault ouvre donc au public le Palazzo Grassi qu'il a acquis en mai 2005 auprès de Fiat pour la bagatelle de 29 millions d'euros. Dans ce somptueux édifice vénitien du XVIIIe siècle baigné par les eaux du Grand Canal il a installé une partie de sa collection d'oeuvres d'art, non sans avoir au préalable rajouter 5 millions d'euros pour faire rénover dans un style épuré les 3 étages et les 40 salles, soit 5.000 m2 d'espaces intérieurs, par l'architecte minimaliste japonais Tadao Ando. Quelque 500 journalistes et un millier d'invités de marque venus du monde entier ont eu le privilège de découvrir ce nouveau lieu-phare du monde de l'art contemporain lors de visites guidées et de vernissages médiatico-mondains organisés avant l'ouverture au public vulgaire en ce week-end du 29-30 avril.

Jean-Jacques Aillagon — ex-directeur du Centre Pompidou, ex-ministre de la Cuture et ex-président de TV5 — a été appelé par le maître des lieux pour diriger le palais et concevoir la programmation artistique. Celle-ci débute par Where are we going? (titre inspiré du nom d'un tableau de Gauguin daté de 1897, D'où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous?, repris en 2004 par l'artiste Damien Hirst pour l'une de ses oeuvres), soit une sélection par la jeune conservatrice adjointe du musée Guggenheim de New York Alison M. Gingeras, de 222 oeuvres tirées des quelques 2.500 au total que compte la collection personnelle d'art contemporain commencée il y a un peu plus d'une trentaine d'années par François Pinault. Des toiles, sculptures, photographies, vidéos ou installations très pointues de l'Arte Povera, du Minimalisme, du Post-Minimalisme et du Pop Art pour l'essentiel, créations signées entre autres Cindy Sherman, Cy Twombly, Pierre Huyghe, Felix Gonzalez-Torres, Mark Rothko, Piero Manzoni, Gerhard Richter, Pierre Soulages, Richard Serra, Andy Warhol, Maurizio Cattelan, Bernard Frize, Carl André, Donald Judd, Dan Flavin, Piotr Uklanski (auteur d'une oeuvre monumentale représentant le crâne du milliardaire radiographié aux rayons X), Urs Fisher, Jeff Koons, Giuseppe Penone, Mario Merz, Robert Ryman, Damien Hirst, Agnès Martin, Charles Ray, etc, dont certaines font aujourd'hui l'objet des plus folles spéculations sur le marché de l'art. Il aura ensuite la charge d'autres expositions et rétrospectives internationales de prestige qui se tiendront chaque semestre comme Picasso, la joie de vivre 1945-1948 à l'automne prochain, Europe 1967 au printemps 2007, l'Arte Povera à l'automne de la même année, ou encore Rome et le monde barbare au printemps 2008.

Tout cela risque de prendre un peu de place dans ce bâtiment certes somptueux, mais à la surface tout de même un peu limitée. Aussi est-il en train de négocier pour Pinault avec les élus de la sérénissime cité pour disposer de 6.000 m2 en plus situés dans des bâtiments désaffectés à la Punta della Dogana, la Douane de la Pointe de mer, qui pourraient alors être consacrés à l'exposition de la collection permanente, ce malgré le déficit déjà prévu de 1 à 1,5 million d'euros annuels pour le seul Palazzo Grassi.

Mais le magnat autodidacte âgé de 70 ans (il est né le 21 août 1936 à Trévérien, en Bretagne, d'un père marchand de bois), aujourd'hui quatrième plus grande fortune de France, propriétaire et/ou actionnaire via son holding Artémis et son groupe PPR des Fnac, Printemps, Conforama, La Redoute, Gucci, Balenciaga, Finaref, Boucheron, Yves Saint-Laurent, Le Point, Bouygues, Christie's, Château Latour et de centaines d'autres grandes entreprises, a les moyens de ses ambitions dans le mécénat et suffisamment de ressources pour satisfaire la collectionnite aigüe doublée de spéculation à laquelle il se consacre désormais exclusivement. Selon le magazine spécialisé ArtReview il est devenu l'un des dix plus importants collectionneurs d'art moderne et contemporain dans le monde, et le Palazzo Grassi est maintenant là pour le faire savoir.

Les Français, qui n'ont peut-être pas tout perdu avec l'abandon du projet sur le site de l'île Seguin, pourront se consoler en février 2007 avec une expo spéciale des photos et vidéos du collectionneur, dans le cadre de la manifestation Lille 3000, qui occupera les bâtiments industriels du Tri postal de Lille.

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Exposition Where Are We Going ?, un choix d'oeuvres de la collection Pinault, du 30 avril au 1er octobre. Palazzo Grassi, Campo San Samuele, 3231, Venise. Tél: (00.39).0.41.523.16.80.

Un livre publié sous la direction d'Alison M. Gingeras et Jack Bankowsky acompagne cette exposition. Il rassemble une série d'essais sur les oeuvres et les artistes, écrits par Scott Rothkopf, Jeffrey Weiss, Alison M. Gingeras, David Rimanelli, Francesco Bonami, Daniel Birnbaum, Jean-Pierre Criqui, Tim Griffin, Germano Celant, Richard Flood, Carolyn Christov-Bakargiev, Robert Storr, David Anfam, Yve-Alain Bois, Nancy Spector, Robert Rosenblum et Thomas Lawson.