Éditions Dupuis
Éditions Dupuis

La Belgique et le monde de la Bande Dessinée sont en émoi depuis le 10 mars, jour où Dimitri Kennes a claqué la porte des éditions Dupuis qu'il dirigeait. La crise couvait déjà depuis plusieurs mois dans cette maison d'édition belge reprise en juillet 2004 à Albert Frère par le groupe français Média Participations. Les éditeurs et employés de Marcinelle (Belgique), siège historique des éditions Dupuis qui ont vu naître entre autres les emblématiques Spirou et Gaston Lagaffe, se sentaient en effet mal à l'aise depuis leur rachat par le groupe français car le nouvel actionnaire ne se satisfaisait pas de concentrer les capitaux, il dénaturait aussi selon eux l'identité même de la maison d'édition. Au même titre que les autres éditeurs rassemblés sous le pôle BD du groupe — Dargaud, Le Lombard, Kana, Lucky Comics, Blake et Mortimer — Dupuis a vu progressivement disparaître son autonomie éditoriale au fur et à mesure que ses divers services se fondaient dans les départements commerciaux et logistiques du groupe financier.

Le 8 mars, Dimitri Kennes, directeur général de Dupuis depuis 2004, décide de crever l'abcès. Invoquant des "divergences profondes sur la gestion de la maison" et estimant "l'ancrage belge de Dupuis insuffisamment respecté" il met les actionnaires et le PDG de Média Participations Vincent Montagne face un triple choix: 1) Redonner sa totale autonomie à Dupuis 2) Effectuer un MBO (Management Buy Out), c'est-à-dire céder la maison d'édition à une dizaine de ses cadres dirigeants pour un montant de 102 millions d'euros (soit la somme déboursée il y a deux ans par l'acquéreur français) 3) Accepter sa démission. Le 10 mars Vincent Montagne opte pour la troisième solution, sans doute pas la meilleure car le départ de Kennes — qui ne manque pas dès lors de médiatiser l'affaire — suscite une fronde générale qui voit la presse belge titrer sur le méchant capitaliste français en train de détruire ce fleuron culturel local et les auteurs maison (Berberian, Cabanes, Durieux, Benoît, Dupuy, Lax, Baudoin, Vehlmannn,...) commencer à pétitionner. La direction de Média Participations répond qu'elle est bien propriétaire majoritaire des éditions Dupuis et donc en droit de la gérer comme elle l'entend, qu'elle a de plus augmenté ses parts de marché, réalisant pour cette maison 6 millions d'euros de bénéfices et 75 millions d'euros de chiffres d'affaires en 2005, et qu'elle n'a donc aucune intention de vendre à qui que ce soit, même à ses cadres. Elle licencie en outre pour faute grave deux autres cadres de Dupuis, Alain Flamion et Claude Gendrot, respectivement directeur informatique et directeur éditorial. Pour le directeur général adjoint du groupe, Claude de Saint-Vincent, cette opération menée par Kennes n'est ni plus ni moins qu'une OPA hostile de la part de cadres très ambitieux suivie d'une tentative de déstabilisation par médias interposés. Embrasement immédiat des 150 salariés de Dupuis qui se mettent en grève et publication d'un numéro pirate du magazine Spirou. Une soixantaine d'auteurs affichent leur attachement à la maison historique et leur soutien solidaire aux frondeurs.

Devant l'ampleur de la rebellion, Média Participations tente alors de calmer le jeu. Des rencontres et négociations ont lieu. Une nouvelle directrice générale par interim est nommée qui ne peut que faire le consensus. Il s'agit d'Huguette Marien, diplômée en Droit et Sciences politiques, mais surtout Belge et épouse du célèbre auteur de bande dessinée Jean Van Hamme. La réintégration d'Alain Flamion et Claude Gendrot est également proposée aux syndicats. Les parties décident de se donner quelques semaines de réflexion et le personnel a repris le travail lundi 20 mars à titre d'apaisement mais les tensions n'en disparaissent pas pour autant. Les deux directeurs licenciés ne veulent notamment pas réintégrer leur fonction si des négociations sur le MBO avancé par Dimitri Kennes ne sont pas engagées, ce que refuse catégoriquement Média Participations. Affaire à suivre...