Le Douanier Rousseau
Le Douanier Rousseau

La Réunion des Musées nationaux (RMN), sous la houlette de Claire Frèches-Thory avec la collaboration scientifique du musée d'Orsay, vient de lâcher en ce début de printemps 2006 une étrange faune composée d'oiseaux de paradis, de boas, d'antilopes, de tigres et de lions féroces dans les Galeries du Grand Palais. Une cinquantaine de tableaux du Douanier Rousseau (1844-1910) y sont exposés, dont un ensemble de douze Jungles plus vertes et luxuriantes les unes que les autres mises en regard d'une série de portraits, d'allégories et de paysages urbains.

Composées à la charnière du XXe siècle, entre 1891 et 1910, ces Jungles grand format reproduisent des scènes tropicales vues sur des cartes postales ou des magazines illustrés de l'époque, alors que le fauvisme et le primitivisme s'installaient dans l'imaginaire français à la suite des expéditions coloniales. Le parcours de l'exposition présente dans une partie purement documentaire toute cette imagerie exotique ainsi que les sources parisiennes — Jardin des Plantes, Muséum d'Histoire Naturelle — qui inspirèrent l'oeuvre du peintre autodidacte. À l'inverse de son contemporain Gauguin qui chercha lui aussi le sauvage en s'exilant à Tahiti, Henri Rousseau, homme sédentaire et secret, n'a jamais voyagé plus loin que la banlieue de Paris mais sa peinture va au-delà de tous les lointains exotiques.

Seule sa riche imagination, associée à une étonnante capacité d'observation et de réinterprétation "naïve" de la réalité, a généré ces scènes étranges dont la ferveur n'a dégale que la qualité poétique. La force suggestive, le fantastique, l'onirisme et la portée mythique de ses figurations primitives a évidemment séduit les surréalistes, André Breton, Max Ernst et Giorgio de Chirico en premier lieu, mais a également marqué de nombreux autres artistes, critiques et écrivains tels que Pablo Picasso, Paul Gauguin, Félix Valloton, Rémy de Gourmont, Georges Braque, Wassily Kandinsky, Fernand Léger, Alfred Jarry, Guillaume Apollinaire, Robert Delaunay ou Odilon Redon entre autres. La peinture fraîche totalement originale et inclassable du pionnier de l'art naïf, qui déjouait les critères habituels du jugement esthétique avec son dessin maladroit, ses drôles de personnages gauches et ses végétaux stylisés, suscita de nombreuses moqueries (Courteline acheta même deux de ses tableaux pour les exposer dans son Musée des horreurs), mais influença aussi finalement toute l'avant-garde du début du XXe siècle, des symbolistes — fascinés par son génie de la couleur — aux cubistes en passant par les fauvistes ou les surréalistes.

Henri Rousseau, dit le Douanier Rousseau, est né le 21 mai 1844 à Laval. D'abord employé dans l'étude d'un avoué il s'engagea dans l'armée à la suite d'une petite escroquerie avant de devenir clerc de notaire puis employé à l'Octroi municipal de Paris (et non la Douane comme le laisse supposer son surnom lancé par Alfred Jarry). Simple peintre amateur depuis 1870, admirateur des artistes Pompiers, il obtient en 1884 une carte de Copiste au Louvre et quittera son emploi l'année suivante pour se consacrer dès lors exclusivement à son oeuvre. Il commence à exposer au Salon des Artistes Indépendants à partir de 1886, apportant essentiellement des petits formats représentant sans aucune perspective des paysages de la région parisienne, des natures mortes ou de petits sujets romanesques qui suscitent sarcasmes et moqueries. Il est émerveillé par l'Exposition universelle de 1889. En 1891 il sort sa première Jungle, intitulée Surpris, qui déclenche un article élogieux de Félix Vallotton. En 1893, son ami Alfred Jarry, originaire comme lui de Laval, écrit deux articles sur une de ses toiles, La Guerre, qu'il fera également reproduire sous forme de lithographie dans L'Ymagier. Par la suite l'oeuvre du Douanier Rousseau intéressera progressivement toute l'avant-garde artistique et littéraire. En 1898, il écrit une pièce de théâtre, La vengeance d'une orpheline russe. Il donne des cours de peinture et de musique pour gagner sa vie tout en continuant à peindre divers tableaux. Il expose une seconde Jungle en 1904, 13 ans après la première. Parallèlement sa vie privée aura été ponctuée de drames familiaux et de problèmes d'argent. La reconnaissance véritablement publique ne viendra que vers la fin de sa vie, après le Salon d'automne de 1905 où Vollard lui achète Le Lion ayant faim. Il connaît la consécration en 1910 avec Le Rêve, un tableau admiré et loué par Apollinaire. Il meurt d'une gangrène le 2 septembre 1910.

    Exposition Le Douanier Rousseau, Jungles à Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 3 avenue du Général-Eisenhower 75008 Paris, Tél 01.44.13.17.17, du 15 mars au 19 juin 2006.

    • Catalogue 234 p., Éditions de la Réunion des Musées nationaux / Tate Publishing

    • Isabelle Cahn Le Douanier Rousseau, naïf ou moderne ?, Éditions A Propos