James Joyce
James Joyce

Leopold Bloom, le nouvel Ulysse qui voyagea dans Dublin le 16 juin 1904 en compagnie de Stephen Dedalus (Télémaque) et Molly Bloom (Pénélope), fête son premier siècle d'existence héroïque.

De nombreuses festivités ont lieu en Irlande et dans le monde entier pour célébrer dignement ce "bloomsday" centenaire et son auteur, James Joyce, qui rencontra sa femme Nora précisément cette journée particulière du 16 juin et en fit une narration odysséenne inclassable qui influença tous les écrivains modernes. En France, expositions, lectures publiques, colloques et émissions spéciales — notamment au Centre Culturel Irlandais, sur France-Culture et sur Arte --, se succèdent tout au long du mois de juin mais l'évènement majeur est sans nul doute la sortie chez Gallimard d'une seconde traduction de l'Ulysse.

Soixante-quinze ans après la célèbre première version publiée en 1929 par "Auguste Morel et Stuart Gilbert, revue par Valery Larbaud avec le concours de James Joyce" selon la page de titre, ce sont pas moins de huit traducteurs, écrivains et universitaires spécialistes de l'oeuvre qui se sont attelés à la tâche: Bernard Hoepffner, Marie-Danièle Vors, Pascal Bataillard, Michel Cusin, Jacques Aubert (qui avait déjà dirigé l'édition de la Pléïade), Sylvie Doizelet, Tiphaine Samoyault et Patrick Drevet. Trois années leur ont été nécessaires pour nous donner la version contemporaine de ce chef-d'oeuvre d'expérimentation littéraire réputé illisible et intraduisible.

James Joyce avait mis lui-même sept ans à l'écrire et on se doute des difficultés rencontrées à chaque mot, chaque expression, chaque phrase des quelques 1.000 pages du manuscrit. Les nouveaux auteurs-traducteurs ont apporté dans ce travail collectif leurs connaisances non seulement linguistiques et scientifiques mais également, et avec succès tout en restant au plus près de la complexe "marque" polyphonique du texte joycien, leurs propres approches créatrices. En actualisant ce palimpseste intérieur pour notre temps, ils lui donnent une nouvelle dimension littéraire qui ne pourra qu'enchanter les amateurs de langues et de littérature moderne pour sans doute encore au moins un autre siècle.

L'édition originale et la traduction française de l'Ulysse de James Joyce donnèrent lieu aussi au début du XXe siècle à d'homériques aventures éditoriales. Le texte de l'auteur irlandais à l'époque déjà remarqué mais encore peu lu — il avait publié un recueil de nouvelles (Gens de Dublin) en 1914 et un roman (Portrait de l'artiste en jeune homme) en 1916 --, vit pour la première fois le jour en 1919 par des extraits publiés dans la revue londonienne The Egoist puis dans la Little Review américaine. Un vif scandale s'en suivit dans les deux pays, entraînant censures, suspension des revues et procès à l'auteur pour obscénité.

Installé à Paris, Joyce confia alors la publication du manuscrit à l'américaine Sylvia Beach qui dirigeait la librairie Shakespeare and Co sise 12 rue de l'Odéon, haut lieu de l'avant-garde littéraire internationale. Sylvia Beach réussit à publier l'oeuvre dans son intégralité, aidée par sa compagne Adrienne Monnier des Amis des Livres et soutenue par les souscriptions de nombreux intellectuels et écrivains mobilisés à l'occasion: Ernest Hemingway, Ezra Pound, André Gide, Valery Larbaud, etc. Le travail d'édition dura près de deux ans. Joyce rajouta environ 200 pages au manuscrit original et ré-écrivit la quasi totalité de son texte sur les épreuves. Les imprimeurs eux ne connaissaient pas la langue anglaise et manquaient de caractères "w". De nombreuses dactylos et typographes s'épuisèrent ou refusèrent tout simplement d'effectuer cette composition à la fois "incohérente et subversive".

Ulysses sortit enfin officiellement le 2 février 1922, jour du 40e anniversaire de James Joyce, avec quelque 2.500 coquilles typographiques. Dix ans plus tard, une fois l'oeuvre recorrigée, traduite (version de 1929, après sept nouvelles années de travail acharné), diffusée, critiquée (notamment par T.S Eliot qui lui consacra en 1923 un bel essai intitulé Ulysse, Ordre et Mythe), enfin reconnue, et la censure américaine levée, l'ingrat écrivain retira les droits d'édition à Sylvia Beach pour les donner à Random House.

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James Joyce, Ulysse (Éditions Gallimard).