Michel Prigent
Michel Prigent

Michel Prigent, directeur des PUF et spécialiste de Pierre Corneille et Jean de La Fontaine, a rassemblé une équipe de France universitaire de l'Histoire littéraire comptant notamment parmi ses membres Frank Lestringant, Michel Zink, Jean-Charles Darmon, Michel Delon, Patrick Berthier et Michel Jarrety, pour composer son Histoire de la France littéraire, publiée en coffret de trois volumes dans la très accessible collection Quadrige des PUF (2.700 pages au total, 63 euros le coffret ou 21 euros le volume). Les six co-éditeurs, chacun responsable d'une période, ont eux-mêmes fait appel à de nombreux universitaires spécialistes qui ont traité un ou plusieurs thèmes dans leur domaine respectif.

Excellement documentée donc et tenant compte des toutes dernières recherches en la matière, cette somme ne se veut pas une "Histoire de la littérature française" de plus mais plutôt un "Livre du plaisir littéraire en France". C'est moins l'histoire connue des oeuvres, auteurs et genres littéraires français que la sociabilité et le plaisir d'écrire et de lire en France qui y est mis en avant. Du premier tome, Naissances - Renaissances, Moyen-Age et XVIe siècle — qui s'autorise à articuler unitairement la riche période du Moyen-Âge et de la Renaissance — au troisième, Modernités - XIXème et XXe siècles, en passant par le Classicismes - XVIIe et XVIIIe siècle du second, le lecteur ne lira pas comme d'habitude une histoire purement chronologique des évènements agrémentée de notices biographiques sur les principaux auteurs ou mouvements littéraires, mais une narration combinatoire de synthèses, d'analyses, d'études et d'essais multidisciplinaires (historiques, littéraires, sociologiques, esthétiques,..) relatant la vaste "comédie humaine" de la France littéraire dans l'ensemble de ses pratiques et sensibilités. Ou comment, pour résumer, les français vont par de multiples détours de Grégoire de Tours à Marguerite Duras, se construisant en passant une certaine idée de la littérature universelle qui revient miroiter en partie sur leur idée de la France.

Comme dans un roman on y passe ainsi de l'enluminure et la mise en langue romane des textes latins par les moines, c'est-à-dire de la première naissance du roman au XIIe siècle (avant sa re-naissance du XIXe siècle avec Balzac, Flaubert, Stendhal), aux analyses des plus récentes techniques de communication des livres à l'ère des mass-média illustrées par exemple par Apostrophes, l'émission télévisée à fort audimat animée par Bernard Pivot. Entre les deux, un vaste panorama des paysages et histoires de la République des Lettres françaises dans toute son étendue: racines grecques, latines ou hébraïques, écoles, genres, doctrines, courants, perspectives, triomphes, chicanes, excommunications, polémiques, disputes, personnages, héros, concepts, fictions, salons, correspondances, journaux intimes, éloquences, manuscrits, génies, poètes maudits, aristocrates éclairés, statuts, romanciers bourgeois, phrase proustienne ou célinienne, Lorenzaccio, Hernani, Lucien Leuwen, Emma Bovary, classicisme, baroquisme, romantisme, symbolisme, réalisme, naturalisme, états d'âme, sublime, introspection, imitation, traduction, édition, revues, critique, les fleurs du mal, la nausée, la recherche du temps perdu, le voyage au bout de la nuit, le rouge et le noir, au bonheur des dames, etc...

Cette Histoire de la France littéraire dirigée par Michel Prigent est sans conteste la plus inédite et passionnante histoire de la France qui lit et se passionne pour la littérature. Elle a su trouver l'architecture qui convient (même si l'usage obligé des Tables des matières et Index laisse parfois à désirer) et envoie aux oubliettes les traditionnels dictionnaires, anthologies et autres manuels savants consacrés à notre histoire littéraire (citons pour mémoire parmi les derniers parus: le populaire La Littérature française pour les nuls de Jean-Joseph Julaud, la nouvelle édition du Lagarde et Michard, l'Histoire de la littérature française de Jean d'Ormesson ou encore le Dictionnaire égoïste de la littérature française de Charles Dantzig). C'est aussi, par contrecoup, la plus questionnante sur notre actualité en ce domaine de la littérature française dont, à la veille du Salon du livre 2006, personne ne sait dire vraiment si elle est totalement moribonde ou plus que jamais vivace.