La Bhagavad-Gîtâ
La Bhagavad-Gîtâ

La Bhagavad-Gîtâ, ou "Chant du bienheureux" ou "Chant du divin Seigneur", est un poème indien en dix-huit parties comportant environ 700 strophes composé entre le VIIe et le IIIe siècle avant Jésus-Christ.

Placé au début du livre VI du grand poème épique Mahâbhârata, il constitue son noyau religieux et philosophique destiné à l'homme d'action engagé dans le monde. Seize des dix-huit chapitres de la Bhagavad-Gîtâ portent le nom d'un aspect du yoga, comme voie conduisant à l'union de l'âme humaine et de la divinité.

L'occasion du poème est le doute qui déchire Arjuna, prince des Pandous, qui ne peut se résoudre à entrer en guerre contre l'armée rivale et malfaisante des Kourous, formée par ses parents, ses maîtres, ses amis. C'est l'aurige Krishna, huitième incarnation du dieu Vishnu, qui lui répond, lequel est en réalité l'une des formes (avatara, "descente") dans lesquelles Dieu s'incarne d'une époque à l'autre pour sauver le monde, en sa fonction de guide et d'éternel compagnon de l'âme humaine.

Les conceptions qu'il exprime, souvent sous formes d'images hautement poétiques, concernent sur le plan philosophique des problèmes qu'en Occident on appellerait métaphysiques et éthiques. Le dieu universel est l'essence de toute chose; il est précisément identifié à Vishnu, deuxième grande divinité de la triade brahmanique, mais en réalité sans aucun des particularismes que lui attribuent les différentes sectes.

Il est, en même temps, transcendant et immanent à chaque chose, et il se manifeste éternellement sous deux formes distinctes, l'esprit nommé purusa et la nature nommée prakrti. Des trois constituants de cette dernière et de leur mélange découle l'infinité des formes illusoires et temporaires: c'est pourquoi Dieu est la cause efficiente non seulement de la substance mais de toutes choses, et c'est pourquoi il agit au moyen de la maya, force magique divine, qui représente, en dernière analyse, l'équivalent dynamique de la prakrti comme nature. L'action divine se déploie aussi bien sur le plan cosmique, engendrant le rythme de la création-anéantissement du monde, que sur le plan personnel, engendrant du plus profond du coeur des individus leur destin particulier.

C'est dans cette conception métaphysique d'ensemble que prend place la réponse de la Bhagavad-Gîtâ aux problèmes éthiques et à la recherche de la libération: l'homme doit agir dans le respect de la loi, le dharma, de sa propre condition sociale, c'est la raison pour laquelle Arjuna, qui est un guerrier, doit donc combattre, mais avec une attitude d'indifférence aux résultats de l'action elle-même et avec la conscience d'influer seulement sur la forme illusoire et non pas sur la substance, éternelle et divine, des êtres.

L'action est donc proclamée comme supérieure à l'inaction, mais il faut l'accomplir par la voie du yoga, avec détachement, afin qu'il n'y ait pas d'enchaînement purement formel et extérieur des actes. Ainsi, libre de tout lien, l'action humaine n'engendre pas d'effets qui se répercutent sur les vies futures, elle rompt le cycle des renaissances (samsara) et elle devient instrument pur et conscient de la volonté de Dieu.

En tant que moyen de libération, la Bhagavad-Gîtâ privilégie ainsi de la sorte non pas tant la voie de la connaissance (jnanamarga) que celle de l'action (karma-yoga) et de l'amour et de l'abandon à Dieu (bhakti), qui apparaît ainsi comme le moment central de l'expérience religieuse hindouiste, dont elle annonce de nombreux aspects et de nombreux développements.

Si effectivement, sur le plan strictement philosophique, les doctrines contenues dans la Bhagavad-Gîtâ semblent résulter de la fusion d'éléments de la Vedânta, philosophie moniste fondée sur l'interprétation des Upanishad, et de la Samkhya, philosophie dualiste opposant la matière et l'esprit — bien qu'il existe cependant également d'autres interprétations critiques occidentales — le sentiment, l'émotion intense qui les parcourent, l'invitation à l'abandon confiant en Dieu et en même temps l'esprit de tolérance religieuse pleine de sérénité, donnent la tonalité la plus profonde du poème. Ils en font, et pas uniquement en Inde, le texte le plus aimé et le plus profondément vécu de tout l'hindouisme.