Truman Capote
Truman Capote

La Littérature entretient aujourd'hui avec le cinéma — après la Musique puis le Théâtre dans les siècles passés — un rapport étroit. C'est particulièrement vrai pour la littérature américaine, dont la quasi totalité des oeuvres a déjà fait l'objet d'adaptations cinématographiques. Le phénomène s'accentue encore ces dernières années avec la vogue des biopics, les films biographiques sur les artistes, en particulier les musiciens et les écrivains. Truman Capote est le dernier en date des grands auteurs américains à passer cette épreuve du film biographique avec l'opus que lui consacre Bennett Miller.

Le cinéaste et son scénariste Dan Futterman se sont inspirés de l'excellente biographie du journaliste Gerald Clarke, qui a passé treize années à reconstituer et à écrire la vie de l'auteur du Petit déjeuner chez Tiffany. Le film ne couvre pas toute la vie de Truman Capote mais se concentre sur une période clé, de 1959 à 1965, pendant laquelle l'écrivain se consacra à un faits divers qui aboutit en 1966 à la publication d'un chef d'oeuvre, De sang froid.

Tout commence par un crime crapuleux commis dans une petite bourgade de l'ouest du Kansas dans la nuit du 14 novembre 1959. Deux malfaiteurs tuent sauvagement pour quelques dollars une famille entière de fermiers, les Clutter. Le fait divers sanglant fait trois lignes dans le New York Times du surlendemain mais Truman Capote est intrigué. A l'époque célébré pour ses premiers livres il pense pouvoir traiter cette histoire sous une nouvelle forme littéraire. L'écrivain ambitieux commence en effet à concevoir les prémisses d'un nouveau genre romanesque qu'il nommera "non-fiction novel". Celui-ci ne serait plus basé sur la fiction façon Hemingway, Faulkner ou Fitzgerald de l'époque, mais sur la "non-fiction", c'est-à-dire sur des histoires vraies que l'écrivain doit explorer de bout en bout comme le font les historiens, les sociologues ou les journalistes. Le romancier pressent que cette affaire de meurtre au coeur de l'Amérique profonde peut devenir un passionnant "roman de non-fiction" selon ses théories littéraires. Il persuade William Shawn, éditeur du magazine The New Yorker, de lui confier un reportage sur le sujet et part bientôt pour Holcomb, Kansas, avec son amie d'enfance Harper Lee (qui publiera ensuite un livre sur l'écrivain intitulé Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, Prix Pulitzer 1961).

Sur place il commence à enquêter, provoquant d'abord par ses manières de pédé quelques réticences et hostilités au sein de la très conservatrice population locale. Il parvient toutefois à gagner la confiance de Alvin Dewey, responsable policier du Kansas Bureau of Investigation chargé de l'enquête, et pourra dès lors rencontrer à sa convenance les deux tueurs, Perry Smith et Dick Hickock. Ils viennent d'être arrêtés à Las Vegas puis renvoyés au Kansas où ils seront bientôt jugés et condamnés à mort. Le romancier les verra à plusieurs reprises pendant leur séjour dans le couloir de la mort et il correspondra longuement avec eux, fouillant chaque recoin de leur univers sans morale ni valeurs et développant avec eux des relations ambiguës. Fasciné, il remontera la piste de chaque détail de l'enquête policière et recomposera l'itinéraire des deux meurtriers. Il mettra six ans à écrire ce palpitant polar sociétal et psychologique qu'est De sang froid, où il invente avec bonheur un nouveau style de récit purement factuel et documentaire. Extrait des premières lignes décrivant l'arrivée du reporter sur les hautes plaines du Kansas : "La terre est plate, sans relief, et l'on peut voir à perte de vue; des chevaux, des troupeaux de bétail, les taches blanches des silos à céréales qui s'élèvent aussi gracieusement que des temples grecs et sont visibles bien longtemps avant que le voyageur ne puisse les atteindre." Le roman paraîtra en 1966, peu après l'exécution des deux hommes, et connaîtra un immense succès. Il influencera tout un pan de la littérature américaine contemporaine connue aujourd'hui sous le nom de "Nouveau journalisme", mais l'auteur ne se relèvera pas de son expérience créatrice et de la gloire qui suivra immédiatement.

Le film de Bennett Miller retrace donc ces six années fondamentales dans la vie et l'oeuvre de l'écrivain. De facture plutôt classique, correctement et sobrement réalisé, il évite les habituels clichés sur "l'écrivain au travail" tout en nous donnant quelques aperçus des complexes méandres de la création littéraire chez Truman Capote. Il vaut toutefois surtout par l'interprétation magistrale de Philip Seymour Hoffman qui vient d'être récompensé par l'Oscar 2006 du Meilleur acteur pour ce rôle. De sang-froid avait déjà fait l'objet d'une adaptation en 1967, en noir et blanc, par Richard Brooks, ainsi que d'un téléfilm par Jonathan Kaplan, daté lui de 1996.

"Dans certaines vies, il est des moments qui, avec le recul, peuvent être vus comme définissant le début d'un envol ou celui d'un déclin. Pour Truman Capote, De sang-froid renfermait les deux", écrit Gerald Clarke dans sa biographie.