Vladimir Jankélévitch
Vladimir Jankélévitch

Philosophe français, Vladimir Jankélévitch est né dans une famille juive d'émigrés russes à Bourges le 31 août 1903.

Après des études secondaires au lycée Louis-le-Grand, il entre à l'École Normale Supérieure et est agrégé en 1926. Il enseigne ensuite, après avoir passé son doctorat en 1933, à l'Institut français de Prague et dans divers lycées. Sa carrière proprement universitaire commence à Toulouse en 1936, se poursuit à Lille puis, après avoir momentanément perdu son poste pendant la guerre, à la Sorbonne à Paris où il enseignera la philosophie morale de 1951 à 1978.

Vladimir Jankélévitch est à la fois un philosophe de la morale et un éminent connaisseur de la musique. Sa pensée possède certaines affinités avec le christianisme d'un Kierkegaard, qu'il a profondément étudié. Mais, dans son oeuvre, l'influence de Bergson, qui a été son maître, est tout aussi importante. C'est d'ailleurs avec un ouvrage consacré à ce dernier qu'il commence son oeuvre philosophique en 1933.

De nombreux autres livres suivront: La Mauvaise Conscience (1933, tiré de sa thèse de doctorat), L'Ironie ou la Bonne Conscience (1936), L'Alternative (1938), Du mensonge (1943), Le Mal (1947), le monumental Traité des vertus (1949), Philosophie première (1954), Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien (1957), L'Austérité et la vie morale (1958), Le Pur et l'Impur (1960), L'Aventure, l'Ennui, le Sérieux (1963), La Mort (1966), Le Pardon (1967), L'Irréversible et la Nostalgie (1983), Les Vertus et l'Amour (posthume, 1986), L'Imprescriptible (posthume, 1986), oeuvres auxquelles il faut ajouter les livres consacrés à la musique et à des musiciens comme entre autres Gabriel Fauré, Claude Debussy, Franz Liszt, Maurice Ravel, Erik Satie: Gabriel Fauré et ses mélodies (1938), Maurice Ravel (1939), Le Nocturne (1942), La Musique et l'Ineffable (1961), Liszt et la rhapsodie (1979), La Musique et le heures (posthume, 1988),...

Moraliste, Jankélévitch prend pour thème de réflexion — fidèle en ceci à Bergson — l'existence de la conscience dans le temps. Il salue "la vertu de l'instant", et donc du concret, s'élevant contre l'intellectualisme et l'ironie qui ne sont qu'une manière de nier le temps et l'existence. Cette réflexion sur la valeur morale du temps et de l'instant ne tombe à aucun moment dans les abstractions que, du reste, elle dénonce.

Jankélévitch fait également preuve d'originalité en analysant des expériences humaines comme l'ennui ou le mensonge, généralement fort peu étudiées par les philosophes. Mais cet élève de Henri Bergson, cet admirateur de Friedrich Schelling et de Soren Kierkegaard, est aussi un disciple indirect des grands moralistes français. Comme eux, il aime le style, la mélodie des phrases, et refuse la sécheresse des traités philosophiques traditionnels. On retrouve ces mêmes qualités d'analyse et d'écriture dans ses livres sur les musiciens romantiques ou impressionistes, auxquels il a consacré des pages d'une extrême finesse.

Pour Jankélévitch, la morale précède la pensée, et porte en elle le conflit sans remède des valeurs. L'acte volitif, de même que l'acte moral, naît et se fonde par lui-même: le rôle de la philosophie n'est pas d'expliquer, mais d'accepter ce paradoxe. Elle doit peut-être chercher à masquer ce "je-ne-sais-quoi" (terme qui, au XVIIIe siècle, faisait allusion à la nature indéfinissable du beau), ce "presque-rien" (le presque-rien des partitions musicales) qui le détermine et qui, par sa nature, ne peut pas être saisi, mais seulement effleuré.

Avec Jean Wahl, son contemporain, Vladimir Jankélévitch témoigne d'une certaine école de la philosophie contemporaine. On a pu lui reprocher son dédain presque total des "systématiques", son mépris presque évident pour les architectures conceptuelles trop ordonnées. Il reste que ses ouvrages, qui donnent souvent une impression d'improvisation continue, ont redonné une certaine vie à la philosophie française de l'entre-deux guerres, dominée par un kantisme abstrait et desséchant.

Vladimir Jankélévitch a su unir réflexion éthique et réflexion esthétique, comme Gaston Bachelard et Jean Wahl ont su, presque à la même époque, unir réflexion poétique et réflexion épistémologique ou métaphysique. Bien que les grands philosophes de l'après-guerre, comme Jean-Paul Sartre et Maurice Merleau-Ponty, l'aient fait passer quelque peu à l'arrière-plan, il serait injuste d'oublier sa contribution à la philosophie française.

Vladimir Jankélévitch est mort à Paris le 6 juin 1985, à l'âge de 82 ans.