Jack London
Jack London

Écrivain américain, Jack John Griffith London est né à San Francisco (Etats-Unis) le 12 janvier 1876.

La vie brève et mouvementée de Jack London est dominée par la nécessité de se mettre en scène, au mépris des contradictions, dans une série de rôles inspirés par la réalité d'une naissance illégitime, d'une enfance malheureuse, et l'emportement de passions précoces: pour les livres, l'aventure et la réussite, mais aussi pour la cause du peuple qui détermine son adhésion au parti socialiste dont il se voudra le porte-parole jusqu'à la veille de sa mort.

Fils naturel d'une spirite et d'un "professeur" d'astrologie qui niera toujours sa paternité, il apprend à vingt ans qu'il doit son patronyme à son beau-père, John London. Dans une Amérique en proie aux violences d'une industrialisation forcenée et de luttes sociales sans précédent, il a déjà beaucoup bourlingué pour échapper à l'horreur de l'usine: dans la baie de San Francisco avec les jeunes délinquants, au Japon avec les chasseurs de phoques, sur les routes avec les marcheurs de la faim de 1896 — il s'en souviendra dans Les Vagabonds du rail (1907).

En 1897, Jack London a aussi "ouvert les livres", découvert en autodidacte un peu de Karl Marx, beaucoup de Charles Darwin, de Herbert Spencer et, avec Rudyard Kipling pour modèle, sa vocation d'écrivain, lorsque, après un bref passage à l'université de Californie, la ruée vers l'or l'entraîne au Klondike et en Alaska. Il en revient les mains vides mais la tête pleine, se remet au travail avec acharnement et, en 1903, reçoit la consécration avec le triomphe de L'Appel de la forêt, bientôt traduit dans le monde entier.

Ce bestiaire fabuleux aux résonnances mythiques et, la même année, Le Peuple de l'Abîme, reportage saisissant sur la misère des taudis de Londres, l'autorisent à se proclamer "l'auteur le mieux payé de son temps" et "l'écrivain du prolétariat", représentations de lui-même qu'il préfère à toute autre. Suit une période de gloire où alternent les romans à succès comme Le Loup des mers (1904) ou Croc-Blanc (1906), des recueils de nouvelles, des reportages (en Corée sur la guerre russo-japonaise, plus tard sur la révolution mexicaine), des essais sociologiques, mais aussi des scandales: son divorce suivi d'un remariage, ses appels à la révolution dans ses conférences et la vision apocalyptique du Talon de fer (1908) choquent ou terrorisent son public, tandis que son affirmation obstinée de la supériorité de la race blanche et son train de vie extravagant consternent ses amis socialistes.

Il s'entête en effet à poursuivre des aventures ruineuses destinées à soigner sa publicité, mais surtout à prouver la force virile d'un corps dont il est épris et le bien-fondé de sa "philosophie", amalgame de formules dont "la lutte pour la vie", lieu commun du darwinisme social, donne le ton. Ainsi, il entreprend un tour du monde à bord de son luxueux voilier, le "Snark", interrompu lorsque les dettes et la maladie le ramènent en Californie. Là, sur son domaine seigneurial de la Sonoma, cette "vallée de la lune" (titre d'un de ses derniers romans), l'ultime rêve du retour à la terre se consume dans l'incendie de la somptueuse "maison du loup destinée à durer mille ans".

Ces entreprises chimériques dont il s'enorgueillit induisent en fait un long processus d'autodestruction qu'intensifient l'indifférence croissante de la critique et un alcoolisme irrépressible — confessé en 1913 dans Le Cabaret de la dernière chance , son roman autobiographique-- jusqu'à la déchéance physique et la mort, peut-être un suicide. Ces quelques années où Jack London s'épuise à produire une cinquantaine de volumes à la cadence ininterrompue de mille mots par jour s'inscrivent dans un XIXe siècle qui n'en finit pas de s'achever et où l'homme de lettres tend à se métamorphoser en écrivain professionnel.

"L'industrie littéraire", déjà considérée par Tocqueville comme la marque des sociétés démocratiques, développe ses pratiques et rationalise ses stratégies: l'auteur, devenu pleinement propriétaire d'une oeuvre négociable auprès des éditeurs, se trouve plus que jamais soumis aux lois d'un marché où la concurrence impose les critères d'un star-system (la première liste de best-sellers date de 1895), où il lui faut contribuer à promouvoir son image à l'égal de son texte et planifier sa carrière en fonction d'avances d'argent, souvent considérables, qui transforment l'écriture en un véritable métier. La conjonction de cette structure éditoriale, d'un lectorat urbain avide d'aventure et du désir de gloire de Jack London souligne et exaspère les contradictions de l'homme et de l'écrivain retracées dans Martin Eden, son roman autobiographique publié en 1909: conflit entre le tâcheron mercenaire et l'artiste habité par la hantise de se "prostituer", le lecteur compulsif et l'homme d'action dédaigneux du savoir, l'ardent défenseur des opprimés et le pessimiste désabusé, persuadé par "la mélancolie du matérialisme" de l'inanité de l'existence.

Tension surtout, qui se coule dans le texte, entre l'ancien et le nouveau, le didactisme d'un style ornemental d'époque, visant à communiquer "une conception unifiée de la société et du cosmos", et cette faculté "d'élaborer indéfiniment", manière de façonner une séquence à partir de détails insignifiants, où Jack London ne voyait qu'une déplorable incapacité à inventer une histoire et des personnages. C'est pourtant là que le récit acquiert toute sa puissance de suggestion, surtout sous la contrainte qu'imposent le nécessité de faire court et le nombre fiini de situations schématiques dont le lieu privilégié reste les étendues glacées du Grand Nord.

Grand nord où s'élaborent ces tragédies primitives où la survie se réduit à un bricolage, où la violence emprunte la forme de la banalité, où l'homme et la bête se retrouvent pris dans l'immobilité du monde des choses qui opère insensiblement la destruction de l'espace et du temps, le passage du réel à l'imaginaire. La disparité de ses éléments peut sans doute partiellement rendre compte des vicissitudes exemplaires d'une oeuvre qui, au hasard des périodes, des lieux ou des éditions, suscite l'hagiographie, le mépris, ou une condescendance mesurable en France à la désinvolture des traductions.

Jack London est mort d'un empoisonnement du sang à Glen Ellen (Californie) le 22 novembre 1916, à l'âge de 40 ans.