Milarepa
Milarepa

Mystique tibétain, Milarepa — ou Milaraspa — est né en 1040.

Son nom est attaché à une des oeuvres essentielles de la littérature tibétaine, les Cent mille chants exposant en détail l'histoire de la vie du vénérable Milaraspa ou, plus brièvement, les Cent mille chants. Nous connaissons sa biographie grâce à un volume intitulé Milarepa ou Jetsün-Kahbum, vie de Jetsün Milarepa. Cet ouvrage, composé au XIIe siècle par Retchung, disciple de Milarepa, qui put approcher le maître et s'entretenir avec lui à la fin de sa vie, a été traduit en anglais, de 1902 à 1917, par le lama Kazi Dawa-Samdup et une traduction française de cette version anglaise a été publiée en 1955 par Roland Ryser.

D'après le tableau chronologique Reumig (Journal of the Asiatic Society of Bengal, 1889, 40-45), Milarepa aurait vécu de 1038 à 1122. Quant au disciple Retchung, c'est évidemment un livre d'édification qu'il a voulu écrire, et il ne s'est pas soucié de donner des précisions historiques. Sa biographie est composée dans la forme suivante: ayant rencontré le maître alors que celui-ci était déjà parvenu à un état bienheureux, il le prie de lui faire le récit de son expérience, et Milarepa prend la parole, jusqu'à la fin de l'ouvrage, où Retchung raconte la mort du saint et les prodiges qui l'ont suivie.

Selon Milarepa lui-même, il eut parmi ses ancêtres, "sept générations au-dessus de lui", c'est-à-dire donc vers le VIIIe siècle, à l'époque même où Padma Sambhava venait de fonder le lamaïsme, un lama, dont le fils, nommé Gyosé, de la tribu Kyung Po, devint un célèbre sorcier. Sur ses autres ascendants, il ne nous dit rien. Le récit commence lorsque, à la mort du père de Milarepa, ses proches parents s'allièrent contre le jeune héritier et le dépouillèrent de tous ses biens. Exhorté à la vengeance par sa mère, Milarepa commença alors à s'adonner à des pratiques de sorcellerie, à devenir magicien noir du sentier des Ténèbres et, par ses sortilèges, parvint à exterminer ses ennemis.

Mais bientôt les crimes qu'il venait de commettre suscitèrent en lui le dégoût, puis le remords, et il se mit alors en quête d'un lama saint, un "guru", capable de l'aider à retrouver le sentier de la Lumière. Ce guru, nommé Marpa, le soumit aux épreuves et aux pénitences les plus terribles, au terme desquelles il fut délivré de la souillure de ses fautes. Recevant alors de Marpa la doctrine de la délivrance, Milarepa renonça complètement au siècle et à tous les biens de la vie charnelle pour aller vivre en ascète solitaire dans les déserts montagneux de la partie sud du moyen Tibet. C'est là qu'entre ses périodes de méditation il se lançait dans des improvisations sous forme de discours et de chansons, recueillies et transmises oralement par ses disciples, et dont une partie constitue le texte connu des Cent mille chants.

Ayant atteint, selon l'expression du livre de Retchung, "la plus grande de toutes les victoires qui puissent échoir à un mortel", la délivrance de soi-même, Milarepa mourut à un âge avancé. Son biographe narre alors la crémation de son cadavre, qui fut accompagnée de grands prodiges dans le ciel. Sur la prière fervente de Retchung, en effet, le bûcher de Milarepa se transforma soudain en un mausolée merveilleux, tandis que la voix immatérielle du maître se faisait entendre, laissant à ses disciples d'ultimes enseignements, et qu'une pluie de fleurs tombait sur la terre.

Le livre de Retchung, qui est devenu un classique de la littérature tibétaine, peut-il être regardé comme un document biographique proprement dit ? Sans nul doute il contient une grande part de folklore et de mythologie; la sainteté et la fin de Milarepa sont évoquées avec un style légendaire; en revanche, toute la première moitié de l'oeuvre, qui conte la jeunesse ardente et sauvage du futur ascète, puis sa conversion, a un ton de fidélité impossible à mettre en doute.

Quoi qu'il en soit, l'importance religieuse du livre de Retchung est inestimable; il est devenu l'évangile de la secte des Kargyüptas, ou école de Mahâmudrâ, ou "Grand symbole", qui est avec l'école de Mâdhyamika, ou "Moyen véhicule", et l'école de l'Adi-Yoga, ou "Grande perfection", une des trois grandes écoles de philosophie bouddhiste au Tibet. Depuis huit siècles, la mémoire de Milarepa n'a pas cessé d'être vénérée par les Kargyüptas, ou "Successeurs apostoliques", et, à la veille de l'occupation communiste du pays, des centaines d'ascètes de cette école vivaient encore dans les solitudes désertiques du Tibet himalayen et quelques-uns dans les cavernes du contrefort de l'Everest.

Ce qui peut-être heurte le plus le lecteur européen de la biographie de Milarepa, ce sont les macérations d'une rigueur extraordinaire que, sous la direction de son guru, s'impose l'ascète. Le caractère de Milarepa est loin d'être porté naturellement à la sérénité. Dans toute la première partie du livre de Retchung, le héros apparaît comme une personnalité pleine de contrastes, fougueuse, à la fois emportée par de féroces passions et par un intense besoin d'absolu. L'état de sainteté auquel il parvient à la fin de sa vie ne pouvait donc être que le résultat d'une difficile conquête.

D'autre part, dans la spiritualité qui se dégage de son expérience vécue, tout concept équivalent au concept chrétien de la grâce est absent: le salut que cherche Milarepa n'est pas le don d'un Dieu providentiel d'amour, mais le résultat d'un entraînement et d'une purification tout volontaires de l'être physique et spirituel de l'ascète. Quant à sa doctrine spirituelle, tout en restant dans la tradition bouddhique, elle comporte divers traits originaux; bien que son maître Marpa ait été un traducteur du Mahâyâna, Milarepa rejette ou du moins dédaigne les Écritures bouddhiques.

L'essentiel, à ses yeux, est la vie solitaire, sans maison et sans livre. De même on ne le voit se livrer à aucune pratique extérieure particulière; comme les textes, les oeuvres passent au second plan dans l'enseignement de Milarepa, lequel demeure toujours sur le terrain de la pure conscience et ne convertit que par le seul exemple de ses méditations.

Comme l'a souligné Jacques Bacot, Milarepa marque un moment capital de l'histoire du bouddhisme tibétain; celui-ci, jusqu'au Xe siècle, n'était pas parvenu à écraser la vieille religion primitive basée essentiellement sur la sorcellerie, et le grand sorcier restait, auprès du roi, le premier personnage du pays. La vie de Milarepa constitue une nette transition, bien exprimée d'ailleurs dans sa propre existence, d'abord vouée à des pratiques de sorcellerie, puis consacrée à la culture purement intérieure.

Avec le poète des Cent mille chants, le lamaïsme accomplissait sa première tentative importante pour s'affranchir de la vieille religion magique.