Libertins
Libertins

Libertins est un terme qui désigne généralement les membres d'un mouvement culturel hétérogène qui fut très répandu en France au XVIIe siècle.

Toutefois l'origine du terme est plus ancienne, elle remonte aux sectes du libre-esprit qui apparurent au XIIIe siècle en Italie, en France et en Allemagne. Selon leurs accusateurs, ces sectes proposaient un panthéisme théorique et une pratique amorale qui permettait un hédonisme absolu des instincts, en particulier des instincts sexuels.

Parmi les ramifications de ces sectes médiévales, il y eut la secte des libertins français, répandue à Lille et à Paris vers 1525, sous la protection de Marguerite de Navarre, soeur du roi François 1er, et la secte des libertins de Genève. Calvin les attaqua toutes les deux, aussi bien par ses écrits qu'en les persécutant (à ce titre, la condamnation au bûcher de Michel Servet en 1553 est un exemple célèbre).

Ces libertins de la Renaissance avaient en commun la doctrine panthéiste d'un Esprit animateur du monde, présent dans toutes choses, et l'assurance que la Rédemption opérée par le Christ pouvait restituer à l'homme la pureté et l'innocence adamique originelle: d'où le caractère licite, pour les membres de la secte, de toute action qui soit conforme au désir. À la Renaissance, ces traditions se sont mêlées au naturalisme (Bernardino Telesio, Tommaso Campanella, Lucilio Vanini), à l'hermétisme panthéiste (Giordano Bruno), à la magie (Jérôme Cardan) et à l'atomisme d'Épicure.

Le mouvement des libertins (ou libres penseurs) du XVIIe siècle se développe à partir de ces présupposés culturels, auxquels il faut ajouter le matérialisme de Thomas Hobbes et la science de Galilée. Il doit donc être considéré comme un épisode important de la lutte pour la défense de la raison, en opposition, notamment sur le plan politique, à l'intolérance de la Contre-Réforme catholique qui était alors en plein essor.

Des philosophes, hommes de lettres, magistrats et homes politiques y participèrent, le plus souvent secrètement, faisant paraître des publications anonymes et clandestines, et participant à des réunions privées de cercles fermés et aristocratiques comme l'académie Puteane ou le cabinet des Frères Dupuis, qui visaient à influencer les hautes sphères du pouvoir, sans impliquer l'opinion publique et l'ordre social. Selon le P. Garasse, qui les attaqua avec véhémence dans ses Doctrines curieuses des beaux esprits de ce temps, ce sont des "épicuriens", des "écornifleurs", des "ivrognes", des "impudiques" qui ne cherchent leur bonheur que dans la débauche. Mais les libertins furent aussi des hommes aimant la liberté et haïssant toute espèce de contrainte, qu'il s'agisse du développement de leur pensée ou du choix de leurs divertissements.

On distingue différentes tendances dans le mouvement libertin: depuis le groupe des "érudits" des cercles parisiens — dont Pierre Gassendi fut le principal représentant (citons aussi François de La Mothe Le Vayer, Charles de Saint-Évremond, Gabriel Naudé, Guy Patin), caractérisé par un scepticisme général à l'égard de toute foi ou croyance traditionnelles — au groupe des "naturalistes" comme Théophile de Viau, Cyrano de Bergerac (qui s'était inspiré de Campanella, qu'il avait fréquenté à Paris) et à nouveau Gassendi, dont l'adhésion à l'atomisme épicurien est connue. Ces derniers ont en commun la conception de l'unité ou continuité entre l'esprit et la matière, qui aboutit soit à un panthéisme naturaliste hostile à toute conception anthropomorphique du divin, soit à une forme d'atomisme panpsychiste qui supprime la différence entre corps et esprit, ou alors à un véritable athéisme matérialiste.

Il faut ensuite inclure dans le groupe des libertins de nombreux poètes français du XVIIe siècle (N. Vauquelin des Yveteaux, J. Vallée des Barreaux, Mme Deshoulières, J. Dehénault, F. Payot de Linières, l'abbé de Choisy, l'abbé de Chaulieu,...) qui, dans des poèmes souvent non publiés, manifestaient leur amour pour la sincérité et leur refus de l'hypocrisie, ainsi qu'une conception hédoniste de la vie par la recherche du bonheur à travers les sensations et les émotions.

Les thèses les plus radicales du mouvement libertin sont exposées dans le traité anonyme Theofrastus redivivus, composé aux environs de 1660, et qui se rattache au Detribus impostoribus médiéval (ouvrage également anonyme attribué à Frédéric II de Souabe): Dieu n'existe pas; le religions proviennent de la crainte superstitieuse des peuples et de l'imposture consciente des législateurs qui s'en servent comme intrumemtum regni; l'homme est un animal dont l'unique prérogative est la parole, et l'âme n'est que cela; son action est entièrement régie par l'hédonisme pratique, la loi naturelle découle de cet hédonisme et elle se traduit en une loi sociale selon le principe que l'on ne doit pas faire à autrui ce que l'on ne veut pas qu'on nous fasse.

Les libertins lisent aussi d'autres livres de référence, comme Les Secrets de la Nature de Lucilio Vanini, brûlé vif à Toulouse en 1619, La Sagesse de Pierre Charron (1541-1603) — qui, en voulant introduire le stoïcisme dans la religion, avait montré que l'on pouvait se passer de Dieu — et les Essais de Montaigne, dont la dernière édition était enrichie de corrections et d'additions qui semblaient toutes tournées vers le scepticisme.

Le phénomène du libertinisme, combattu par Marin Mersenne, Pascal et Descartes, a été longtemps sous-évalué par les historiens. Il apparaît dans les études les plus récentes comme le lien souterrain qui associe étroitement la pensée de la Renaissance et l'hermétisme aux aspects irrationnels, humanitaires et mystiques, révolutionnaires et blasphématoires des Lumières.

De plus, la pensée libertine, à travers Fontenelle et Pierre Bayle, eut une influence sur l'aspect le plus connu et le plus "rationnel" des Lumières: des théories libérales de John Locke au déisme, à la science newtonnienne, à la critique sociale, religieuse et politique de Voltaire et enfin au matérialisme d'Hélvétius, de d'Holbach et de Diderot entre autres.