Georges Bataille
Georges Bataille

Né à Billom (Puy-de-Dôme) le 10 septembre 1897, Georges Bataille quitte très tôt l'Auvergne et connaît une jeunesse douloureuse, marquée par la maladie de son père aveugle et syphilitique, qui meurt en 1915.

De santé fragile, il est réformé en 1917; admis en 1918 à l'École des Chartes, il en sort en 1922 et est nommé à la Bibliothèque Nationale. Il y restera jusqu'en 1949, année où il deviendra conservateur de la bibliothèque de Carpentras, qu'il quittera pour celle d'Orléans en 1951.

Les années 1923-1928 sont détéerminantes pour l'orientation de sa pensée. Georges Bataille rompt avec le catholicisme auquel il s'était converti en 1914, lit Nietzsche et Sade, découvre Freud vers 1925, lors d'une psychanalyse qui le rend "vivable" (Notice autobiographique, posthume, 1971), et se lie avec Michel Leiris. Il rencontre André Breton, qu'il n'aimera guère.

Ses textes de l'époque, centrés sur l'analyse des conduites perverses, affichent un anti-idéalisme rigoureux, traits encore plus perceptibles dans Histoire de l'oeil (1928), son premier récit. Avec ses églises souillées, ses cadavres profanés et ses héros en rupture de ban, Histoire de l'oeil est un texte d'emblée très bataillien: sujet limité à l'érotisme qui imprime dans l'être la néantisation de la mort; style proclamant, jusque dans l'aveu intime de l'écriture à la première personne, que la littérature vouée à la violence brave tous les interdits. Si Histoire de l'oeil, tiré à 134 exemplaires, eut peu de lecteurs, les articles de Documents (1929-1931) en eurent davantage. Ils heurtaient en effet à la fois les Surréalistes, accusés de sublimer la matière en ignorant son côté bas, les sociologues, invités à sonder les "faits psychologiques et sociaux" en s'appuyant sur Freud (Matérialisme, 1929), et les idéalistes en général, visés dans Le bas matérialisme et la gnose (1930), qui rappelait le maintien, chez les gnostiques, du dualisme de l'esprit et de la matière.

Les études de Georges Bataille publiées dans La Critique sociale, revue du Cercle communiste démocratique de Boris Souvarine, ne sont pas moins polémiques. Certaines sont politiques par l'analyse de la nature psychologique du fascisme; d'autres, comme La critique des fondements de la dialectique hégelienne (1932), relèvent d'une sociologie combinant dialectique et psychanalyse. Les plus nombreuses, en particulier La notion de dépense (1933), qui recense les dérapages de l'économie (potlach, constructions somptuaires, gaspillages d'argent et de forces), inaugurent l'anthropologie de la perte qui sera développée plus tard dans La Part maudite.

vers 1933, Georges Bataille suit le cours d'Alexandre Kojève sur Hegel, qui l'a "rompu, broyé, tué dix fois", dira-t-il. Kojève, alors le premier hégélien de France, lui révèle et la portée de la dialectique et ses limites: d'un côté la pleine conscience de la mort, base de toute action utile; de l'autre, le sentiment d'une Négativité non dialectisable ("sans emploi") et pourtant présente. Possible (la vérité atteinte par Hegel) et Impossible (le Négatif au-delà de la connaissance), Savoir et Non-savoir, Bien et Mal: voici définitivement séparées les deux "parts" de l'homme, la littérature appartenant toute entière à la seconde.

En témoigne Le Bleu du ciel, écrit en 1934, publié seulement en 1957. Roman d'actualité où l'agitation en Catalogne et l'assassinat du chancelier autrichien Dollfuss jouent un rôle majeur, roman à clé puisque le personnage de Lazare, militante de gauche, est inspiré de la figure de Simone Weil, Le Bleu du ciel est aussi l'oeuvre la plus autobiographique de Georges Bataille. Le triple drame de Troppmann, le héros (rupture avec sa femme, liaison tourmentée avec Dorothea, nécrophilie), renvoie directement à celui de son créateur qui, alors en instance de séparation de sa première femme, Sylvia Maklès (il l'a épousé en 1928, et ils ont une fille, Laurence) se lie avec Colette Peignot, "Laure" en littérature, et aurait été en 1930 très ému devant le cadavre de sa mère. Le Bleu du ciel n'est pourtant qu'un reflet du réel, selon Bataille, qui souligne l'aspect imaginaire d'une histoire où la monstruosité de Troppmann, avataur d'un célèbre assassin du XIXe siècle, illustre la nécessaire reconnaissance de l'Impossible. Roman porteur d'une vérité symbolique mais placée sur l'horizon de l'homme, Le Bleu du ciel manifeste aussi la liberté de l'écrivain qui, dans sa préface de 1957, qui pourrait bien viser la Nouveau Roman, exige d'écrire dans la "rage" et pour des "possibilités excessives" en face desquelles les problèmes techniques sont secondaires.

En 1935, Georges Bataille, un instant réconcilié avec André Breton, fonde avec lui Contre-attaque, mouvement antifasciste. Il s'intéresse cependant surtout au sacré, autre mot pour le Non-possible, qui inspire des articles dans Acéphale (1936 à 1939), revue placée sous le patronage de Dionysos, dieu nietzschéen sans tête mais plein de révolte, et des conférences au Collège de Sociologie créé avec Roger Caillois.

Sa vie affective, marquée par la mort de Colette Peignot, le 7 novembre 1938, change en 1943, quand il rencontre Diane Kotchoubey de Beauharnais, qui sera sa seconde femme et lui donnera une fille en 1948. Les années de guerre sont les plus fécondes de son oeuvre: en vertu d'une conception pour le moins inattendue de la guerre qui, en remettant tout en jeu, est une des "chances" de l'homme, elles ouvrent ce temps faste où l'écriture s'accorde à la violence du monde. En naissent un recueil poétique L'Archangélique (1944), et quelques grands essais: L'Expérience intérieure (1943), Le Coupable (1944), Sur Nietzsche (1945), et récits: Madame Edwarda (1941), Le Mort (posthume, 1967), Julie (posthume, 1971), La Haine de la poésie (1947).

Plus encore que Le Coupable, L'Expérience intérieure, qui agace Jean-Paul Sartre l'année de sa publication par absence de cohérence, illustre la démarche de Georges Bataille. Ni essai, ni journal intime, ni fiction, ce livre "mystique" mêle la lecture de Marcel Proust, le souvenir personnel (la rencontre avec Maurice Blanchot en 1941), la critique de la logique, l'histoire des religions et la description des moments d'extase. Il y a pourtant une unité profonde dans cette "athéologie" qui ouvre sur l'absence du savoir et à l'instant de silence où l'homme, qui ne tient plus à rien, atteint la Totalité.

Mais les récits, chez Bataille, condensent la théorie. Ainsi Madame Edwarda, destinée d'abord à être publiée avec Le Supplice, partie de L'Expérience intérieure, relate comment une prostituée initie Pierre Angélique — le pur dans l'impur — à "tout ce qui est plus que ce qui est". Ainsi Le Mort, dont la mise en page est calquée sur l'office du chemin de croix, montre Marie jetée dans la débauche puis le suicide par fidélité à son amant mort. Même destin dans L'Archangélique: du "Tombeau" au "Vide" puis à "L'Aurore" (titres des trois parties), Bataille trace le chemin qui, après l'adieu au monde hégélien, conduit au Négatif et à la renaissance dans le sacré. Seule différence avec les textes en prose, il use d'une parole poétique fondée sur le vers court et la densité des images, la mieux adaptée à ses yeux à la spécificité de la littérature.

En 1946, Georges Bataille fonde Critique, revue de culture générale et de théorie littéraire. En s'appuyant sur Racine, les Soeurs Brontë, Charles Baudelaire, Marcel Proust et Jean Genet, il y définit le paradoxe d'une littérature qui, "coupable" au regard du monde, — elle est politiquement inutile et moralement dangereuse, répète-t-il au moment où la thèse sartrienne de l'écrivain en "situation" triomphe partout --, est souveraine chez elle, dans le royaume féérique du Mal. De là, l'admiration de Bataille pour Don Juan, Phèdre ou Oreste.

Si Don Juan est le modèle de Troppmann, qui brave le Commandeur après avoir séduit une femme blême comme sa mère, Oreste apparaît dans La Haine de la poésie. Symbole du poète qui rejette la "belle poésie" ou poésie éludant le Négatif, et qui cherche jusqu'à la folie les mots de l'Impossible, Oreste introduit l'histoire de Dianus et de Monsignor Alpha, deux frères jumeaux engagés sur la même voie: le premier, pour l'amour d'une femme dont la fuite finit par le conduire au suicide; le deuxième, par son intérêt trop marqué pour le cadavre de son frère. Dans les deux cas, le héros, libéré de toute tâche utile, est disponible pour l'expérience indicible. Les récits de Georges Bataille comme il en convient lui-même, surtout ceux qui se déroulent dans le cercle familial, ont quelque chose d'"irrespirable". Théorie de la religion (posthume, 1974) qui aborde à nouveau l'aspect sacré de la transgression, et surtout La Part maudite (1949), où la dépense est reliée au cycle naturel des excédents d'énergie du soleil, indiquent comment arriver à ces sources cachées.

En 1950, Georges Bataille revient au roman avec L'Abbé C., histoire d'un prêtre séduit par une femme que lui a présentée son frère, et qui trahit la Résistance et son sacerdoce, et meurt, heureux de son action. Certains s'indignèrent, en 1950, que Bataille ait pu décrire un personnage aussi veule. D'autres virent dans ce héros l'adepte des messes noires et reconnurent en lui la nostalgie d'un catholicisme que son créateur n'avait pas oublié. Faux débat, sans doute: pareil à l'homme prodigue de La Part maudite, Robert C., qui ne respecte aucune loi, est d'une autre religion, dont le rite majeur célèbre le retour — Dionysos redivivus, selon le titre d'un article — de l'excès. L'Abbé C. ne pouvait plaire à tous. Délaissant le réalisme, mélangeant les textes à la première personne, le journal intime et les notes, ce n'est certes pas un roman facile, non plus que Ma Mère (posthume, 1967), récit inachevé mais complet par le sens, que Bataille a composé vers 1955 et qu'il pensait d'abord inclure dans un livre unique avec Madame Edwarda.

Le héros et l'histoire sont les mêmes en effet, mais centrés ici sur l'enfance de Pierre Angélique qui, attiré par les débordements de sa mère, l'aime autant qu'elle l'aime. Ma mère décrit, comme Le Bleu du ciel, l'inavouable "communication", terme bataillien pour l'union de deux êtres et de ceux-ci avec l'Impossible. Mais cette communication échoue, car la mère se suicide avant l'inceste. Sa mort n'est pas pour autant morale: au contraire, elle relève de cette "hypermorale" que Bataille admire chez Brontë et qui maintient l'être de l'Impossible dans sa logique.

Mais la mort, qui "est en un sens une imposture", en ce qu'elle échappe à la compréhension, qu'est-elle d'autre sinon la liberté restituée à l'existence ? Admettre cela demande de la ferveur, et des textes de cette époque soulignent par exemple la nécessité de restaurer les rites de mort. Bataille le redit dans son Lascaux et dans son Manet. Puis il réunit en 1957, dans La Littérature et le Mal, ses articles de Critique. Il publie L'Érotisme et travaille au livre sur le procès de Gilles de Rais, qu'il fera publier en 1959.

Très affaibli physiquement, il consacre ses dernières forces à écrire Les Larmes d'Éros qui, mesurant l'art, la littérature et l'histoire à l'aune du Mal, composent son testament, avec L'Impossible, version remaniée de La Haine de la poésie, publiée peu avant sa mort à Paris, le 8 juillet 1962, et qui livre son dernier mot. Un mot qu'éclaire la préface: par delà les "droits" imprescriptibles du progrès rationnel s'affirment les "droits" de la littérature. Cette vérité ne souffre ni les cadres ni les mots de la poésie et du roman classiques. Mal exprimable, elle attend néanmoins l'écrivain qui trouvera, par destruction des formes convenues, sa parole ambiguë. Elle s'appelle érotisme, folie, Dieu, mort, sacré, communication. Mais un nom pourrait bien résumer tous ces termes, c'est celui de littérature, si la littérature, qui "est l'essentiel ou n'est rien", est le silence mis dans les mots.