Sappho
Sappho

Poétesse grecque, Sappho est née à Lesbos (Grèce) entre 617 et 612 et morte vers 570-560 avant Jésus-Christ.

Hormis la mention d'Alcée, poète de Lesbos et son contemporain, les seules informations sur sa vie se trouvent dans ses poèmes, où il est difficile de distinguer le "je" autobiographique du "je" poétique.

On apprend toutefois qu'elle a une fille, Kléis, qu'elle aime beaucoup, et un frère, Charaxos, qui lui cause des soucis. Le reste des informations, notamment son amour pour le jeune Phaon et son propre suicide — elle se serait précipitée depuis les rochers de l'île Leucade — semblent des inventions tardives.

Sappho fait sans doute partie de la couche aristocratique que le coup d'Etat du tyran Pittacos a poussée à l'exil. De Sicile, où elle vit pendant quelques années, elle rentre en 590-585 à Lesbos, terre à double titre favorable pour elle: grâce à la tradition poétique établie par Terpandre et à la haute civilisation de la proche Lydie qui donne à la femme une place particulière.

À Lesbos, Sappho réunit autour d'elle un cercle de jeunes filles et écrit des poèmes dans son dialecte natal. De son oeuvre, réunie par les critiques alexandrins en neuf livres, ne nous sont parvenus que quelques poèmes en entier et plusieurs fragments dont un retrouvé sur un tesson. Ils ont affaire autant avec des situations officielles, fêtes religieuses, mariages, qu'avec la vie et les relations à l'intérieur de son cercle.

La lecture de ces poèmes permet de considérer que la vie, dans ce cercle, a un aspect pédagogique: les jeunes filles de l'aristocratie, de différentes classes d'âge, restent auprès de Sappho un certain temps, peut-être jusqu'à leur mariage. Répandus dans le monde archaïque aristocratique, les cercles de jeunes filles suivent un schéma initiatique, analogue à celui des adolescents, d'après lequel la maîtresse initie les jeunes à un système de valeurs — dont l'homosexualité — qui avec l'accès au monde des adultes sera en partie abandonné.

L'entraînement à la musique, la danse, l'élégance dans les habits et la manière de se tenir, la sensibilisation au monde des fleurs et des parfums visent certainement à une efficacité propre à leur classe, mais sont également ancrés dans un cadre cultuel inextricablement lié à l'éducation archaïque. Le savoir-faire et le savoir-paraître se cristallisent alors à l'occasion des fêtes publiques religieuses — dans le cas de Sappho, en l'honneur d'Héra et d'Aphrodite --, se rattachant ainsi à des prototypes divins.

Omniprésente dans les fêtes, Aphrodite l'est aussi dans la poésie de Sappho. Évoquée et invoquée, elle lui sert d'alliée dans sa "stratégie" de conquête de l'aimée qui fuit, de rempart pour la valeur qu'elle défend et qu'elle oppose aux valeurs des hommes: "Les uns disent que c'est une armée de cavaliers, d'autres que c'est une armée de fantassins, d'autres enfin que c'est une flotte, la plus belle chose sur la terre sombre. Moi, je dis que c'est celui qu'on aime..."

À côté d'un niveau explicite ou public, tout un réseau d'informations met en relief un climat émotionnel nuancé, intime, tissé d'un ensemble de sentiments et de comportements au sein du cercle. Aussi fragmentaire soit-elle, l'oeuvre de Sappho révèle l'importance accordée au toucher, à l'éclat et à la douceur de l'aspect, préliminaires à des sentiments qui naissent dans le corps et qui se déploient en tendresse, désir ou nostalgie, bien-être sensuel; mais aussi en colère, jalousie ou désespoir passionnel.

Ayant ailleurs qualifié l'amour de "monstre invincible doux et amer", Sappho dépeint dans le fragment 31 (v. Odes) le délire amoureux: en décrivant tout d'abord de façon précise et poignante les symptômes somatiques qui dissolvent le corps en ses diverses parties et visent à sa consomption, elle choisit et lie ensemble ce qu'il y a de plus aigu et de plus tendu dans ses affections, puis, au dernier vers, elle ramasse d'un mouvement rapide ses organes touchés, comme autant de fragments d'elle et fixe ainsi l'essence paradoxale de l'amour comme maladie tout en se posant comme modèle poétique.

Catulle, Horace, Racine ont repris ses accents pour parler de l'amour. Partie intégrante de la sensibilité sapphienne, la nature rend à ce monde le calme et l'harmonie: présente dans l'évocation d'Aphrodite, elle participe à la vie avec ses compagnes et s'introduit dans la perception même de leur personne, telle la jeune mariée comparée à la pomme qui rougit au bout de la branche, ou Arignota qui, en Lydie, "brille comme la lune aux rayons roses, parmi les étoiles qu'elle efface".

Qualifiant son cercle de "maison où l'on célèbre les Muses", Sappho veut se placer sous l'invocation de celles qui protègent la poésie et la mémoire, médiatrices entre l'humain et le divin. Si d'autres cercles ont existé en Grèce archaïque, celui de Sappho justifie certainement le plus le rôle des Muses comme filles de la mémoire. Elle en est consciente lorsque, au moment de la séparation, elle invite sa compagne à se rappeler "tant d'heures douces et belles que nous vécûmes ensemble" ou bien lorsque, en sens inverse, elle installe la nostalgie chez la jeune femme mariée en Lydie: "Le désir oppresse son âme délicate, le chagrin alourdit son coeur: d'une voix perçante elle nous crie de venir la rejoindre..."

Uniques par la finesse, la simplicité, le mélange de sensualité, d'audace verbale et d'exploration des limites de valeurs ou de sentiments, les poèmes de Sappho lui ont valu les titres de dixième muse et de "poétesse" placée à côté d'Homère.