Lucien Rebatet
Lucien Rebatet

Écrivain, critique de cinéma, historien de la musique, mais aussi journaliste politique, Lucien Rebatet est un personnage aux multiples facettes qui demeure à coup sûr l'un des plus injustement méconnus parmi les romanciers français du XXe siècle.

Né le 15 novembre 1903 à Moras-en-Valloire (Drôme), fils d'un notaire républicain bon teint et d'une mère cléricale et rigoriste, il suit, comme interne au collège des Maristes de Saint-Chamond, des études dont il sort plein de haine pour le Christianisme et qu'éclaire seulement au seuil de l'adolescence la découverte de la poésie.

Étudiant en droit peu assidu à Lyon, il s'inscrit en 1923 à La Sorbonne pour des études de philosophie qui ne le retiendront guère davantage. Pion dans une institution religieuse, il mène la vie d'un bohème désargenté, fréquente Montparnasse et s'enthousiasme pour tous les aspects de l'art moderne, de Pablo Picasso à Igor Stravinski et du Surréalisme naissant aux gloires du cinéma muet.

Mais à la fin de 1924, une crise passionnelle vient bouleverser sa vie: son ami François Varillon (qui deviendra Jésuite et l'un des initiateurs de Témoignage chrétien) lui ayant révélé qu'il a noué avec une jeune Lyonnaise un amour mystique que tous deux comptent sublimer dans une commune vocation religieuse, il est fasciné par cette histoire au point d'entreprendre d'enlever la jeune fille à son ami et à Dieu; tentative qui sera un échec et le marquera profondément, le confortant dans sa haine du Christianisme.

Après son service militaire, Lucien Rebatet végète quelque temps à Paris comme employé d'assurances. Mais en 1929, il est engagé, presque par hasard, comme critique musical à L'Action Française, où il devient aussi, à partir de 1930, critique de cinéma sous le pseudonyme de François Vinneuil. C'est le début d'une grande carrière de journaliste, qui le conduira notamment à tenir la rubrique cinéma à Je suis partout, hebdomadaire alors représentatif d'une droite intellectuelle d'esprit maurassien. Mais quoique Rebatet sympathise avec les thèses de Charles Maurras, son engagement journalistique n'a rien à ce moment-là de politique.

Lié avec des cinéastes de premier plan (Jean Renoir, Jean Vigo, René Clair, plus tard Jean Becker), à la fois exigeant et libéral, il sera sans doute le plus grand critique de cinéma de l'époque, ouvert aux créations de toutes origines et soucieux avant tout de définir, quelques années après la disparition du muet, une esthétique propre de l'écran qui évite au cinéma de devenir un simple auxiliaire du théâtre.

Mais au 6 février 1934, l'inaction de Maurras et des groupes nationalistes le déçoit profondément. Hostile depuis toujours au Bolchevisme, de plus en plus méprisant à l'égard d'une République tenue pour corrompue et impuissante, mais n'attendant plus rien de l'Action française, Lucien Rebatet en vient progressivement à se persuader que le seul espoir est dans une révolution de type fasciste, qu'il va finir par considérer comme l'ardente nécessité de l'époque.

C'est cette conviction qui va faire de lui un journaliste politique, le pousser vers une Allemagne dont il croit qu'elle a pour sa part accompli cette révolution, et faire éclore chez lui un antisémitisme sans doute latent, mais qu'il n'avait nullement manifesté jusque-là (de Marc Chagall à Fritz Lang en passant par Arnold Schönberg, les artistes juifs peuplaient son panthéon personnel).

Cette plongée dans le délire antisémite, on peut la dater avec précision: elle se déclenche avec la parution, en 1937, de Bagatelles pour un massacre de Céline, livre qui aura sur Rebatet une influence décisive. Le juif, à partir de cette date, sera pour lui une figure doublement répulsive, à la fois type de l'être humain déchu et cheville ouvrière, conformément à la thèse célinienne, d'un complot belliciste destiné à jeter la France contre Adolf Hitler. De là, les cibles visées dans Je suis partout par le polémiste qu'est devenu Lucien Rebatet. À côté de virulentes attaques contre le Front populaire, il y dirige deux numéros sur la question juive et un autre, pacifiste, au moment de la crise de Munich.

La guerre le ramène pour un temps au Nationalisme traditionnel, mais la défaite française et la mondialisation du conflit vont le pousser irrémédiablement dans la voie du Fascisme. Éphémère rédacteur à la radio de Vichy, il y est exaspéré par le caractère conservateur et clérical du régime et regagne Paris, où il est de ceux qui vont relancer Je suis partout pour en faire l'organe radical de la Collaboration. C'est dans ce contexte qu'il publie, en juillet 1942, son pamphlet, Les Décombres, immense succès de librairie qui allait à la fois assurer sa notoriété et sceller son destin.

C'est que, dans ce gros livre pour lequel il a trempé sa plume dans le vitriol, à la façon d'un Léon Bloy, Lucien Rebatet ne ménage rien ni personne. il s'en prend certes à la IIIe République et au Front populaire en une brève histoire de l'avant-guerre truffée de propos antisémites, mais il ne ménage pas pour autant les partis de droite, ni surtout l'Action Française et son chef Charles Maurras, dont il trace une caricature d'une férocité exemplaire. Pamphlet contre la République décadente, récit amèrement burlesque de la campagne de 1940, Les Décombres sont donc aussi et peut-être surtout une mise en pièces de la droite traditionnelle, des institutions qu'elle révère (Église, Armée) et par là même du régime de Vichy, décrit avec une ironie cinglante comme hypocritement réactionnaire ou platement clérical.

Lucien Rebatet, convaincu qu'il y a pour l'ensemble de l'Europe un "magnifique avenir" dans la collaboration, appelle dans le sillage de l'Allemagne à un bouleversement révolutionnaire dont il se persuade que les gens de Vichy le refusent par réaction "non point de Français mais de bourgeois". Attitude où l'on retrouve certes quelque chose de son anticonformisme des années 20, mais qui lui coûtera cher: déjà vomi par la gauche comme pro-nazi, il le sera désormais par la plus grande partie de la droite, en tant que dénonciateur de Vichy et "insulteur de Maurras". Cela d'autant plus que, prisonnier en quelque sorte de son livre, il va multiplier les prises de position extrêmistes, au point de devoir fuir en Allemagne au moment de la Libération.

S'étant finalement rendu aux troupes françaises, Lucien Rebatet est incarcéré à la prison de Fresnes et condamné à mort en novembre 1946. À la suite de l'intervention de nombreuses personnalités, parmi lesquelles François Mauriac, André Malraux, Paul Claudel, Jean Paulhan, Albert Camus, sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité. Il sera libéré en 1952.

La politique active ne sera plus au centre de sa vie. Le grand projet qui l'habite désormais, c'est de faire un roman de l'aventure passionnelle hors du commun jadis vécue à Lyon. Ce roman, Les Deux Étendards conçu dès avant Les Décombres, poursuivi à partir de 1943 jusque dans l'exil allemand, il l'achève à Fresnes et à la centrale de Clairvaux. Paru au début de 1952, salué comme un chef-d'oeuvre par de nombreux lecteurs, il n'en fait pas moins l'objet d'une véritable conspiration du silence, dont il n'est pas sûr que les effets soient aujourd'hui dissipés. Cet ostracisme frappe évidemment l'homme plus que livre, mais vise juste au fond: car admirable roman d'amour, Les Deux Étendards est aussi pour Rebatet, bien qu'on n'y trouve pas un mot de politique, la somme de son époque et l'histoire de la genèse d'un extrêmisme, qui est en réalité le sien.

Le roman nous conduit au début des années 1920. Michel, étudiant féru d'art et de musique, reçoit de son ami Régis, futur Jésuite, la confidence de l'amour mystique qui l'unit à la jeune Lyonnaise Anne-Marie. Et les choses, bien entendu, finissent aussi mal dans le livre que dans la réalité: marquée à jamais par Régis et son refus de la vie, l'héroïne pourra bien s'abandonner à l'amour de Michel, ce sera pour le rejeter à la fin des fins. L'opposition entre le Christianisme et l'appel dionysiaque aux forces de la vie est donc au coeur du livre, mais elle s'y redouble d'une autre, entre ce même christianisme et un nietzschéisme clairement revendiqué par le héros.

C'est que, pour Rebatet, la religion chrétienne n'est pas seulement une intenable mythologie dont les preuves et arguments sont sans cesse tournés en dérision; c'est aussi une philosophie de l'abaissement de l'homme, dont les mots d'ordre ont survécu à travers cet humanitarisme qui est le dogme hypocrite de la société bourgeoise contemporaine. De là, dans le livre, l'adhésion de Michel à un art moderne dont les valeurs sont de rupture et de révolte; de là aussi son culte pour Richard Wagner, musicien nietzschéen par excellence. Mais du coup une conclusion s'impose: quand, à la fin du roman, le christianisme lui a en somme volé Anne-Marie, Michel se trouve prêt sans le savoir pour la révolte fasciste.

S'il est vrai que tout grand livre est d'abord un livre de circonstance, Les Deux Étendards ne déroge pas à la règle. Mais ce livre, somme d'une époque où les intrigues secondaires s'entrecroisent constamment sans que jamais la ligne directrice échappe, est aussi la somme d'un art, d'une modernité d'autant plus éclatante qu'à aucun moment elle ne se résume à une formule: Lucien Rebatet y adopte tous les tons, y parle tous les langages, du baroque célinien à l'argot en passant par un classicisme où s'entend parfois la voix d'André Gide. Doit-on ajouter que c'est aussi un des plus beaux romans érotiques qui aient jamais été écrits ? On comprend dès lors que l'échec d'un tel livre ait profondément affecté son auteur.

Deux ans plus tard, il publie cependant Les Épis mûrs, histoire d'un compositeur de génie tué en 1914, livre passionnant et tentative magistrale pour construire une intrigue autour de données purement musicales, mais qui n'est en un sens qu'une ébauche, les éléments de ce qui aurait pu être une immense architecture s'y découvrant dès la première lecture.

Lucien Rebatet va ainsi abdiquer sa carrière d'écrivain, retrouvant au fil des années 1950 sa place de journaliste, redevenant critique de cinéma et même éditorialiste politique. Il va nouer des relations amicales avec François Truffaut, à travers qui il ne sera pas sans influencer la Nouvelle Vague et les Cahiers du Cinéma. Et c'est finalement en 1969 qu'il rencontre enfin le succès avec une remarquable Histoire de la musique, livre marqué par un esprit d'ouverture et de modernité qui renoue avec le Rebatet critique des années '30.

Mais en dépit de quelques tentatives avortées, la voie de la fiction semble bien s'être fermée devant lui. Lucien Rebatet meurt le 24 août 1972 sans avoir publié d'autre roman.