Alexandre Vialatte
Alexandre Vialatte

Alexandre Vialatte est né le 22 avril 1901 à Magnac-Laval (Haute-Vienne), où son père, officier de carrière, était en garnison.

Il appartient à une famille originaire d'Ambert, dans le Puy-de-Dôme. L'Auvergne sera pour l'écrivain une source de rêves, un réservoir de souvenirs, un refuge où écrire en paix. L'atmosphère d'Ambert, où Alexandre Vialatte a vécu adolescent, entre pour une bonne part dans ce mélange de burlesque et d'étrangeté que l'on retrouve dans les petites villes de province qui constituent le cadre de ses récits.

La rencontre avec Henri Pourrat, en 1916, avec lequel il gardera toute sa vie des liens étroits, sera déterminante pour les débuts littéraires du jeune homme. Dès les années 1920-1922, alors qu'il prépare une licence d'allemand à Clermont-Ferrand, il commence à publier des poèmes dans La Vie, et, dans la revue des étudiants clermontois, Le Gay Scavoir, sous le pseudonyme de Colas Morton Roule, les textes de Sur la route de Mandalay.

C'est déjà le ton mi-nostalgique mi-parodique, la versification en clin d'oeil des complaintes dont il agrémentera Les Fruits du Congo, déjà aussi ce monde fait d'affiches, d'images surannées, de rêves exotiques,. La prose du jeune écrivain est encore très marquée par l'influence de Jean Giraudoux.

Grâce à la recommandation de Jean Paulhan, Alexandre Vialatte, nommé en 1922 traducteur dans les bureaux militaires français en Allemagne, devient rédacteur en chef de la Revue rhénane, qui s'emploie au rapprochement franco-allemand. C'est le début d'une oeuvre de traduction, qui va absorber une part importante de son énergie: Friedrich Nietzsche, Emil Ludwig, Gottfried Benn, Hugo von Hofmannsthal, Bertolt Brecht. Les articles publiés dans les années vingt, et recueillis dans le volume Bananes de Königsberg par Ferny Besson, témoignent d'une violente déception face à la réalité de l'Allemagne rêvée, mais aussi de la lucidité du jeune journaliste face aux signes avant-coureurs du fanatisme.

En 1925, la lecture d'un écrivain inconnu, mort l'année précédente, constitue une expérience déterminante pour Alexandre Vialatte. Il vient de découvrir Le Château de Franz Kafka. Il en publie des extraits dans la Revue rhénane, et sera le premier à le traduire en français: La Métamorphose paraît en 1928 chez Gallimard. Alexandre Vialatte traduira presque toute son oeuvre, dont Le Procès (1933), Le Château (1938) et les Lettres à Milena (1956).

Les traductions n'ont pas seulement accaparé son temps, elles ont longtemps occulté son oeuvre de romancier, jusqu'à la faire paraître secondaire. On pourrait du reste trouver étrange l'attachement de Vialatte à un auteur a priori si éloigné de lui que Kafka. Mais leurs deux univers présentent certaines affinités: le parcours initiatique, l'humour métaphysique, les répétitions obsédantes des mêmes gestes dans des existences dérisoires. L'influence de Kafka se fait sentir chez certains personnages de Vialatte: l'inquiétant M. Panado, par exemple, sorte de démon grotesque aux allures de ténor démodé, ou ces petits fonctionnaires maniaques qui perdent leur vie dans des comptabilités absurdes, jusqu'à la folie, tel Vingtrinier, le meurtrier de Fruits du Congo.

En 1928, de retour en France, Alexandre Vialatte écrit en quinze jours et publie chez Gallimard son premier roman, Battling le Ténébreux. D'emblée, il est en pleine possession de son univers et de son style. Roman de l'adolescence et du suicide, comme Salomé ou Les Fruits du Congo, Battling le Ténébreux s'impose par la fantaisie et la grande inventivité du langage, le mélange d'humour et de tendresse mélancolique avec lesquels l'auteur décrit la puissance mortelle du rêve qui s'empare des âmes enfantines.

En 1929, Alexandre Vialatte épouse Hélène Gros-Coissy. Il n'a aucune ressource régulière. La nécessité de faire vivre une famille l'oblige à multiplier traductions et articles. Il commence des romans qu'il n'a pas le temps d'achever. Il publie cependant un recueil de nouvelles, Badonce et les créatures, en 1936. En 1937, il est nommé professeur à Heliopolis. De retour d'Egypte, deux ans plus tard, il rejoint le front en Alsace. Blessé, fait prisonnier pendant la débâcle, il simule la folie. On l'interne dans un hôpital psychiatrique jusqu'en 1941.

Le Fidèle Berger (1942) retrace cette expérience. Il s'agit d'un texte un peu à part dans son oeuvre, le plus autobiographique et le seul dans lequel l'humour tienne une place minime. Capturé par l'ennemi, le soldat Berger s'imagine être détenteur d'un secret confié par un ami avant la guerre. Il tente de se suicider pour être sûr de ne pas se faire arracher ce secret. Malgré l'échec de ce suicide, il continue à vivre comme s'il était mort. L'ami retrouvé lui avouera plus tard qu'il ne se souvient plus de lui avoir fait la moindre confidence.

Après la guerre, correspondant de presse en Allemagne occupée, le germanophile Vialatte est profondément marqué par les procès des chefs nazis du camp de Bergen-Belsen, dont il rédige des compte-rendus pour Les Lettres françaises et XXe siècle (voir par exemple Ces Messieurs de Lünebourg, dans Bananes de Königsberg).

En 1951, Les Fruits du Congo concurrencent, pour le Prix Goncourt, Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Dans ce grand roman, les mythes et les obsessions d'Alexandre Vialatte se développent pleinement, avec une force et une liberté qui s'imposent à la construction romanesque, la soumettent aux infinies variantes et redites du rêve, aux digressions, aux ellipses et à l'entremêlement des récits. La merveille et l'humour germent d'une patiente attention aux humbles réalités. L'histoire de ce groupe d'adolescents fascinés par la négresse d'une affiche publicitaire, et victimes de leurs chimères, se développe jusqu'au tragique dans un luxe de détails incongrus, d'objets nostalgiques. M. Panado, personnage esquissé dans une nouvelle de Badonce et les créatures, inspiré de l'Ubu d'Alfred Jarry et tirant son nom d'un poème de Calligrammes de Guillaume Apollinaire, y prend des dimensions métaphysiques: c'est une sorte de divinité à la fois grotesque et inquiétante de l'angoisse, c'est aussi l'histoire moderne qui dévore les hommes. Les charniers de Belsen, que Vialatte n'a pas oubliés, se profilent à la fin du roman.

L'ouvrage a peu de succès et Alexandre Vialatte est contraint de donner un "Almanach" mensuel à Marie-Claire, un bulletin hebdomadaire à La Montagne, le quotidien de Clermond-Ferrand (à partir de 1952), et de 1962 à 1971, des chroniques à Spectacle du monde. Dispensant conseils d'horticulture, de cuisine ou de maquillage, utilisant almanachs des bergers, calendriers horticoles et horoscopes, pénétré de sa lecture de Buffon et de Cuvier, il bricole de petits chefs-d'oeuvre de poésie loufoque, émaillés d'aphorismes insolites et de faux proverbes bantous, créant un genre qui tient à la fois de l'encyclopédie, du catalogue Manufrance, du conte oriental et de la fatrasie. Il partage ce goût du mélange et du saugrenu avec son ami Jean Dubuffet. Il consacre au peintre un certain nombre de ses chroniques, qui seront réunies dans Jean Dubuffet et le grand magma (1988).

Alexandre Vialatte a trouvé avec la chronique la forme qui lui convient le mieux. Il s'y sent plus à l'aise que dans la narration et peut mieux y donner libre cours à sa fantaisie. On y trouve à la fois une satire de l'homme moderne, des plaidoyers pour l'Algérie française, une encyclopédie parodique, un témoignage sur vingt ans de vie littéraire et artistique (Vialatte s'y intéresse aussi bien à la littérature, à la sculpture, à la peinture qu'à la bande dessinée et à la photographie), des leçons d'orthographe et de syntaxe, un humour à l'échelle cosmique et un profond pessimisme. Mais, par dessus tout, c'est un regard émerveillé que le chroniqueur porte sur le monde, invitant le lecteur à partager son étonnement.

L'art d'Alexandre Vialatte fait coïncider le détail le plus infime et la plus grande généralité au sein du même objet. La banalité quotidienne peut toujours prendre les couleurs étranges du mythe, les notions abstraites se réduire à leur incarnation la plus dérisoire. La femme est "de la plus haute antiquité", l'homme est "le roi des mammifères. Il change à Italie et descend à Saint-Jacques. On le reconnaît à son chapeau mou". Quant à ses héros, ses "nfants frivoles", ils choisissent toujours "l'excessif et le parodique: dans l'amour le suicide, dans l'armée les Spahis". Ils ont parfois quelque chose de fellinien, et Vialatte reconnut dans Huit et demi l'image de ce qu'il cherchait à réaliser dans le roman.

Le côté carnavalesque des récits et des chroniques d'Alexandre Vialatte tient à cette métamorphose constante du banal aperçu selon une optique adéquate. Nul motif plus répandu dans son oeuvre que celui de l'optique (photographie, jumelles, vitrines de musée, fausses fenêtres ou fausses portes qui ne donnent sur rien, belvédères, loupes, etc.) et de ses effets: ombres, anamorphoses, effets de perspective. Tout est une question de regard, de point de vue. L'optique devient une métaphore de l'écriture. Or l'originalité du style de Vialatte tient en partie, paradoxalement, à l'usage qu'il fait du cliché. Il recycle les romances sentimentales, les stéréotypes, les formules toutes faites, l'esthétique de la réclame ou de la carte postale pour en faire quelque chose d'inimitable. Il s'agit, comme le dit Luc de Capri dans Camille et les grands hommes, de "transsubstantier" la carte postale.

Dans presque tous ses romans, le narrateur occupe une place très secondaire. Il en est réduit à observer les autres vivre, aimer, se perdre. Celui qui voit, qui raconte, se trouve exclu. Ce décalage caractéristique du point de vue narratif rejoint chez Vialatte ce sentiment métaphysique qu'il exprime sans cesse, sous diverses formes (la plus constante étant l'humour), et qui consiste à se sentir toujours à côté de soi-même, à se regarder vivre.

Si l'adolescent occupe le centre de ses romans, les figures paternelles ne sont pas moins importantes: petits fonctionnaires saisis par la mégalomanie, ils passent directement de la banalité à la démence, jusqu'à devenir meurtriers comme Vingtrinier, ou ruiner leur famille comme Balandrier dans Le Fluide rouge et Chaussier dans Salomé.

À sa mort, le 3 mai 1971 à Paris, Alexandre Vialatte n'a pas pu achever son grand projet romanesque de La Complainte des enfants frivoles. Cet écrivain méconnu laisse beaucoup de romans inachevés, de projets, d'inédits qui paraîtront à titre posthume: Salomé, Le Fluide rouge, Camille et les grands hommes,...

Le thème de La Dame du Job ressemble à celui des Fruits du Congo: fascinés par une lointaine auberge aperçue dans la montagne, deux enfants l'imaginent comme la porte d'un autre monde. Ils y parviennent un jour, mais assistent à un meurtre. Dans leur chambre, ils découvrent ensuite la réclame du papier à rouler Job, qui représente une jeune Orientale fumant une cigarette. Elle s'associe désormais pour eux à la mort et au sacrifice. Dans la seconde partie, l'un des deux enfants retrouve, pendant la guerre, la Dame du Job incarnée, au coeur d'un étrange pays de montagne. L'histoire est caractéristique des obsessions de son auteur: le frivole associé à l'angoissant, ces évènements cruciaux qui reviennent et qu'il faut toujours vivre deux fois, en particulier la mort elle-même.

L'un des plus originaux de ces récits, La Maison du joueur de flûte, raconte l'histoire du propriétaire d'une maison hantée par les folies de ses bizarres locataires, décrit les pièces étranges dans lesquelles il ne parvient plus à pénétrer. Ce récit halluciné de l'obsession et de l'échec de l'écriture rejoint, sans renoncer à l'émotion ni à l'humour, les recherches du milieu du XXe siècle sur le roman. La publication de ces textes ainsi que celle, en volumes, des chroniques (Dernières nouvelles de l'homme, L'Almanach des quatre saisons,...) permet de mieux comprendre aujourd'hui l'originalité de cette oeuvre majeure, à l'écart des modes et des grands courants du siècle, et pour cela sans doute trop longtemps sous-estimée.