Jacques Prévert
Jacques Prévert

Jacques Prévert est né à Neuilly sur Seine le 4 février 1900, d'une mère attentive à donner à ses fils Jean, Jacques et Pierre l'éducation convenable qui ouvre les portes de la bonne société, et d'un père grand amateur de littérature et de théâtre qui emmène Jacques à l'Odéon dès l'âge de cinq ans, sa famille au cinéma toutes les semaines, et qui, employé à l'Office central des pauvres de Paris, entraîne Jacques dans ses visites professionnelles: le spectacle de la misère et des quartiers insalubres, où se révèlent souvent courage et tendresse, confirme les lectures que fait l'enfant d'Eugène Sue, de Balzac et de Victor Hugo.

Entré à l'école à l'âge de sept ans, Jacques Prévert en sort à quatorze ans, après le certificat d'études, tant il préfère l'école de la rue à celle de son 6e arrondissement. Avec le service militaire, commence une période d'amitiés décisives: avec Tanguy, rencontré en 1920 à Saint-Nicolas de Port, et Marcel Duhamel, en 1921 à Istanbul, ils forment, à leur retour à Paris, un trio inséparable dont les facéties anticonformistes attirent successivement, au 54 de la rue du Château, André Breton, Robert Desnos, Louis Aragon, Michel Leiris, Alberto Giacometti, Raymond Queneau, Benjamin Péret.

C'est Jacques Prévert qui lance le jeu du "cadavre exquis". Il participe aux tables rondes sur la sexualité et signe les manifestes des Surréalistes contre un projet de statue de Rimbaud à Charleville ou en faveur de Charlie Chaplin, accusé par son épouse de cruauté mentale. Toutefois, il refuse de s'inscrire au Parti Communiste (1926) et, ayant rompu avec Breton, lors de la fugue amoureuse de Queneau, il participe au pamphlet collectif Un Cadavre (1930) contre celui qui, dit-il dans Mort d'un Monsieur, "mettait sa toque de juge par dessus son képi" pour faire "de la Morale et de la critique d'art". La même année, il rompt avec Tanguy.

Étroitement associé à tous les chahuts surréalistes de l'époque — il gifle publiquement Jean Cocteau au Vieux-Colombier le 24 janvier 1928 --, Jacques Prévert n'a encore rien publié en 1929. En revanche, dès 1924, il fait son entrée dans le monde du spectacle: figuration dans le film d'Henry Frescourt, Les Grands (1924), dans Amours de minuit de Marc Allégret (1931); collaboration avec son frère Pierre au film de Marcel Duhamel Souvenirs de Paris (1928); scénarios: Le Fils de famille, Le Trésor (1928), Émile, Émile, Une petite rue tranquille, Baleydier (1931).

En 1932, Jacques Prévert participe à la création du groupe Octobre, issu de la Fédération du Théâtre Ouvrier de France, pour lequel il écrit Vive la presse puis, en 1933, La Bataille de Fontenoy, Le Camelot, Actualités, La Pêche à la baleine (qu'il interprète lui-même), La Famille tuyau de poêle et Marche ou crève (1934), Mange ta soupe et tais-toi (1935), Le Tableau des merveilles (1936), mis en scène par Jean-Louis Barrault. En 1936, le groupe Octobre se disloque.

Commence alors une contribution considérable au cinéma français. Jacques Prévert écrit scénarios et dialogues pour Jean Renoir (Le Crime de Monsieur Lange, 1936), Marcel Carné (Quai des Brumes, 1937; Drôle de drame, 1937; Le Jour se lève, 1939; Les Visiteurs du soir, 1941; Les Enfants du Paradis, 1943; Les Portes de la nuit, 1945; La Marie du port, 1949), Claude Autant-Lara (L'Affaire du courrier de Lyon, 1937), Jean Grémillon (Remorques, 1941; Lumières d'été, 1942), Christian Jacque (Les Disparus de Saint Agil, 1938; Sortilèges, 1944), André Cayatte (Les Amants de Vérone, 1948), Jean Delannoy (Notre-Dame de Paris, 1956), Michel Boisnard (Les Amours célèbres, 1961), Pierre Prévert (Le petit Claus et le grand Claus, 1964; La Maison du passeur, 1965; À la belle étoile, 1966), Paul Grimault (Le Petit Soldat, 1947; La Bergère et le ramoneur qui sortira en 1980 sous le titre Le Roi et l'oiseau).

Réformé en 1939, Jacques Prévert se réfugie dans le midi avec Joseph Kosma qui, depuis 1936, met en musique des poèmes que chantent Agnès Capri puis Marianne Oswald, Yves Montand, Mouloudji, Juliette Gréco, les Frères Jacques, etc. Ces intéerprètes, après le groupe Octobre, ont donné aux poèmes de Prévert la diffusion qui convenait à ses oeuvres courtes, immédiatement accessibles, vibrantes de tendresse, ou qui disaient, avec les mots de tous les jours, la colère, l'irrévérence, le refus d'obtempérer, et l'immense joie d'aimer.

En 1942, René Bertelé travaille à rassembler ces textes épars que Jacques Prévert n'a pas oubliés mais dont il a perdu la trace quoique certains aient été publiés, comme Souvenirs de famille (revue Bifur numéro 7, 1930) ou Dîner de têtes (revue Commerce, cahier XXVII, 1931, à la demande expresse de Saint-John Perse). Ainsi paraîtront Paroles (1945), dont le succès fut retentissant, puis Histoires (1946) et Spectacle (1951). De Paroles à Spectacle le lien est clair: être vivant, c'est être capable de parler et de voir, d'écouter et de regarder, comme le demande l'homme à tête d'homme du Dîner de têtes.

Parole jaillissante sous l'impulsion de l'actualité, la poésie de Jacques Prévert est aussi regard qui suscite l'action. "Née de l'évènement dont elle est ce cri [...], à l'extrémité de l'émotion possible", écrit Georges Bataille, qui salue en Prévert un poète à la fois populaire et cultivé. Les recueils qui suivent sont autant de cris de "Prévert l'anar" contre la guerre, le totalitarisme, l'Église, les magistrats, la famille, et contre la poésie elle-même dans ses formes convenues qu'il pulvérise, rendant au monde ses chances de virginité première.

Le Petit lion (1947), Contes pour enfants pas sages (1947), Des bêtes (1950), L'Opéra de la lune (1953) associent l'animal et l'enfant, rois d'un monde décapé. Celui qui aimait tant le dicton populaire "Raconte pas ta vie" n'a livré de lui-même que cet immense désir de jeter au sol "les terrifiants pépins de la réalité" pour garder une chance de "changer la vie".

Jacques Prévert est mort à Omonville-la-Petite (Manche) le 11 avril 1977, à l'âge de 77 ans.