Ananda Devi
Ananda Devi

Dans ce dixième roman, complexe, profond et âcre, l'écrivain mauricienne met une fois de plus son talent de romancière et poète au service de la cause des femmes. Comment ? De la façon la plus inattendue qui soit: ici, pas de discours féministe, la parole est au misogyne. "Je suis un homme et je suis en voie de décomposition".

Au centre du livre, donc, le monstre. Un ancien médecin, autrefois puissant, respecté, adulé, maintenant corps souffrant et immobile, à l'agonie. Autour de lui, trois femmes, ou deux femmes et un fantôme: sa fille, sa petite fille, qu'il déteste et le souvenir de sa femme, disparue dans des circonstances terribles.

C'est le monologue intérieur de cet homme qui, en s'adressant successivement à chacune d'elles, construit la trame du livre. Tout, ici, est en effet question de langage: c'est le peu qui reste à l'homme affaibli pour manipuler ces femmes qui l'entourent. Ce langage, Ananda Devi le fait virtuose: sinueux, rythmé, séduisant par sa belle logique, le monologue prend le lecteur dans ses filets, l'entraîne dans le raisonnement qui justifie sa haine, jusqu'à le dérouter complètement. La haine même trouve dans cette parole venimeuse un accomplissement proprement poétique, organique, charnel, elle devient "ce nectar au goût d'anis et de vertèbres". La langue charnelle qui disait le désir dans Indian Tango est ici mis au service de la haine, pour rendre sensible sa séduction, sa puissance, et surtout, sa réalité dans le coeur (le corps) de chaque homme.

Car au-delà de la haine misogyne, c'est la violence humaine en général qu'interroge Ananda Devi, celle qu'on retrouve dans les émeutes ethniques qui constituent l'arrière-plan de nombreux moments-clé du livre. Où la haine trouve-t-elle son origine ? Il faut pour le comprendre aller au delà des grands mots, des belles phrases de cet homme sur le nécessaire ordre du monde et sa "décomposition". Il faut au fil du livre détisser son discours pour découvrir, en plus du secret de l'homme (son crime), le secret de sa haine. Elle est née de la peur. Elle se nourrit de l'imaginaire de l'homme prédateur qui n'accepte pour ordre que celui de la jungle dans lequel lui, le plus puissant, domine. Sans cet ordre, menacé par les nouveaux droits des femmes, il ne saurait plus par quoi se définir. Il hait les femmes car il craint pour sa virilité, comme il déteste "l'haleine empoisonnée des pauvres", de crainte de retomber dans la pauvreté qu'il a connue.

Face à la haine, aux beaux discours sous lesquels elle se cache, Ananda Devi appelle la parole lucide, celle que tient Kitty, la fille, à la dernière ligne du livre: "Il n'y a qu'un nom pour la violence, Père, dit-elle. C'est la violence".

Nous ne pouvons, nous lecteurs, que saluer le talent d'une écrivain qui parvient, après nous avoir tout au long du livre fait douter du langage, à rendre aux choses leur véritable nom.

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Ananda Devi, Le Sari vert (Éditions Gallimard).