Guy Debord
Guy Debord

Guy-Ernest Debord est né le 28 décembre 1931 à Paris, dans une famille d'industriels ruinés par la crise.

Il refuse d'effectuer des études supérieures et rejoint dès 1951 le groupe lettriste d'Isidore Isou. Son premier film, Hurlements en faveur de Sade, film sans images, entrecoupé de longs silences, qui fait scandale le jour de sa sortie, le 30 juin 1952, annonce la rupture définitive avec Isou, concrétisée en octobre 1952 par la fondation de l'Internationale Lettriste dont Guy Debord devient le principal animateur.

Elle s'intéresse particulièrement à l'environnement matériel (dénonciation de l'urbanisme fonctionnaliste) et s'allie avec le Comité psychogéographique de Londres et le Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste, pour fonder l'Internationale Situationniste (Guy Debord, Gianfranco Sanguinetti, Raoul Vaneigem, Jorn Asger,...) en juillet 1957. L'Internationale Situationniste s'attache à dépasser l'art comme activité sociale séparée en l'intégrant dans la vie quotidienne, ce par la création de "situations" composées aussi par la lumière, l'alcool, la musique, le jeu, la rencontre, la poésie, la dérive urbaine.

La réflexion de Guy Debord s'oriente ensuite vers une critique de la vie quotidienne dans les sociétés modernes. La Société du spectacle (1967), s'inspirant des analyses de Hegel, Feuerbach, du jeune Marx et de Lukacs, explore en 221 thèses le concept de spectacle, vu essentiellement sous l'angle de l'aliénation et de la domination. Aliénation, le spectacle correspond à l'hypertrophie de l'univers de la représentation et ses corollaires: dévaluation des valeurs, promotion de rôles prédéfinis, apauvrissement de la vie quotidienne, séparation généralisée. Notamment, la solitude réelle, issue pour partie de l'urbanisme fonctionnaliste, coïncide avec l'unification des représentations et l'abstraction du lien social.

Le spectacle, phénomène, est également le lieu où se recomposent illusoirement les fragmentations de la vie réelle: séparation des activités, des individus, inattention à la vie quotidienne. Il est inséparable de l'accumulation capitalistique (transformation de la marchandise en image) parvenue à un stade autonome et sans finalité. Il est donc commun aux régimes capitaliste et soviétique.

Domination, "le spectacle est la conservation de l'inconscience dans le changement pratique des conditions d'existence"; par la maîtrise de la connaissance autorisée, il rétroagit sur la finalité (qu'il falsifie), empêche la formation d'une conscience de classe et masque les inégalités et exploitation réelles. Il contraint l'homme et la société à l'anhistoricité (notion de "temps spectaculaire"). La destruction du spectacle passe alors par la praxis, la fusion de l'action et de la connaissance dans la lutte prolétarienne.

L'Internationale Situationniste a joué un rôle prépondérant en Mai 68: elle a fourni la base théorique de la contestation (Herbert Marcuse était encore très peu connu), en a empêché la récupération par les syndicats et a prôné la création de conseils ouvriers (Guy Debord animera lui-même le CMDO, Conseil pour le Maintien Des Occupations). Mais l'échec du conseillisme et le phénomène "pro-situ" (prestige de l'I.S. et perte de sa puissance critique) entraînent l'autodissolution par Gianfranco Sanguinetti et Guy Debord en 1972.

Ce dernier n'interviendra plus qu'en son nom propre et de manière ponctuelle: dénonciation de l'État italien avec les Brigades Rouges, actualisation de la notion de spectacle (Commentaires sur la Société du spectacle, 1988), autobiographie (Panégyrique, 1989). Il refusera toujours de se confier à la presse, mais en commentera longuement les articles (Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici, 1985; Cette mauvaise réputation, 1993).

Atteint d'une maladie incurable, Guy Debord se suicide le 30 novembre 1994 dans sa propriété de Bellevue-la-Montagne, en Haute-Loire.

Malgré une vie marquée par la réflexion théorique et l'action directe, la boisson et le cinéma, Guy Debord est avant tout un homme de lettres pour qui écriture, lecture et vie sont inséparables. Que ce soit pour les ouvrages théoriques ou les textes autobiographiques, l'utilisation massive de citations (Balthasar Gracian, Clausewitz, etc) et la pratique du détournement (renversement de célèbres formules de Marx et Hegel) veulent moins fournir de l'autorité à une démonstration qu'inciter à la lecture, à la dérive intertextuelle.

Par ailleurs, les références fréquentes à des philosophes, mémorialistes, stratèges militaires, faites à l'occasion de la condamnation de l'aliénation de la vie moderne, tendent à occulter des influences moins déclarées mais plus prégnantes quant à l'ontologie historiciste et organiciste qu'il développe implicitement. Guy Debord tente d'amener à la conscience générale les problématiques soulevées par Arthur Rimbaud, Marcel Proust, Antonin Artaud et Louis-Ferdinand Céline notamment, qui consistent en de quadruples exploration et réappropriation du temps, de l'espace, de la langue et du corps.

Il dénonce l'expropriation contemporaine par le temps spectaculaire, le "village planétaire" et le tourisme, l'appauvrissement linguistique et la constitution de désirs stéréotypés; et tente de les unifier dans la création de situations. Il dénonce aussi les avant-gardes artistiques dont la virulence première (contre la culture sérieuse, contre le référent, contre le langage) est vite récupérée par le spectacle. D'où sa critique du Structuralisme, de la littérature autoréférentielle que constitue le Nouveau Roman, et son utilisation par la critique que fait Philippe Sollers de la littérature et de l'usage linguistique.

Guy Debord concrétise cette double approche de dénonciation d'une aliénation et d'affirmation d'une ontologie, certes par des encouragements explicites à l'historicité, à l'imagination et à la réalisation de tous les désirs, à la dérive urbaine et intertextuelle, mais aussi par un usage délibéré de la langue. Son style froid, sobre, cassant et dogmatique se veut "littérature insurrectionnelle" et utilise à plein les principes de la rhétorique (non paraphrase, fermeture, transfert): obscur par crainte de la récupération (caractéristique de la "consommation spectaculaire"), souvent comparé au style du cardinal de Retz, il lui permet d'éviter le mysticisme isouïen (et des avant-gardes artistiques en général) et surtout d'allier subversion et invitation à la lecture et à l'exploration de la langue.