Gérard Guégan
Gérard Guégan

La Seine réussit à Gérard Guégan. Sur une péniche, en 1970, il y débusque Sterling Hayden (Johnny Guitare), noyant dans le whisky le remords d'avoir mouchardé, vingt ans plus tôt, à la Commission sur les activités anti-américaines. Il en résulte un passionnant chapitre d'Inflammables (Sabine Wespieser éditeur, 2004).

Fin juin 1968, "accablé par le retour des bavards dans les assemblées politiques", Guégan s'en va chercher sur les quais un bouquin inattendu. Il en ramène Cloud, le communiste à la page (Grasset, 1937), de Jean Fontenoy, trouvaille à laquelle nous devons Fontenoy ne reviendra plus.

C'est la biographie d'un impertinent. Il est beau comme un astre. Son héros s'appelle d'abord Apollinaire. Puis, il se gargarise de la révolution russe, lorgne vers Dada et vers les soviets, débarque à Moscou à vingt-cinq ans, y fonde pour Havas une agence de presse et cède (navré de ne pouvoir le rencontrer) au charme de Maïakovski. On le retrouve ensuite en Chine, où il lance un journal et s'adonne à l'opium. La drogue l'aurait "rendu insensible à l'Éros". De ce séjour naîtra, en 1938, Shanghaï secret. À cette époque, il publie coup sur coup les quatre ouvrages que conserve la BNF — dont trois seront réédités en 2000, par un éditeur révisionniste de Lyon.

Lamentable destinée posthume qu'explique, dans ces troubles années trente, un revirement (si c'en est un) qui ressemble fort à celui de Doriot. À peine, en effet, Fontenoy vient-il, dans la Nrf de Paulhan, de contribuer à démasquer le nazisme conquérant, qu'il appelle à régénérer la France. L'Occupation aidant, il se métamorphose en fasciste influent et mondain, toujours patron de presse, qui "se fout de la littérature". Il fricote avec Abetz, Déat, Deloncle et Schueller, le propriétaire de L'Oréal (chez qui feront carrière "tant de fascistes non repentis"). Il ne retourne en Russie que pour se battre sous l'uniforme allemand à écusson tricolore de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme. Trois femmes auront compté pour lui, dont l'attachante danseuse roumaine Lizica Codreano. Laval n'en est pas moins le dernier personnage qu'il fréquente avant de mourir en Allemagne pour le roi de Prusse (ou ce qui en tient lieu) avec beaucoup moins d'élégance que les soldats du maréchal de Saxe à la bataille de Fontenoy.

À plusieurs points névralgiques de ce récit pointe, comme un couteau dans les reins, une réflexion sur le reniement. Dès le prière d'insérer, Gérard Guégan annonce avoir écrit Fontenoy ne reviendra plus "pour comprendre de quoi nous sommes faits et à quoi tiennent nos destinées". Dans son livre, le paysage se complique. On le surprend à "douter de la réalité des changements d'orientation idéologique", à "penser que les rôles sont distribués dès la cour de l'école", puis à s'aviser que "rien n'est joué avant que toutes les cartes aient été distribuées". Envisagée de ces points de vue en apparence divergents, la biographie change de nature. Elle nous propulse dans le cosmos. Loin de s'en défendre, Guégan exhibe une photo de Fontenoy montrant malicieusement à l'objectif Les Théories d'Einstein. Il s'agit vraisemblablement d'un ouvrage de Lucien Fabre, paru en 1922. L'habileté du biographe nous plonge dans une relativité purement physique. Le héros est un corps en mouvement. Tels sont aussi les livres où Fontenoy, qui a le mensonge facile, se met en scène (comme dans L'École du renégat) à des moments où il n'est plus tout à fait — et n'est pas encore complètement — celui qu'il donne à voir, et dont Guégan, qui lui-même ne se laisse pas supposer fixe, est bien obligé de se servir pour l'immobiliser de temps à autre à notre intention.

Fontenoy ne reviendra plus se transformant sous nos yeux en un vertigineux roman sur la comète égarée, on ne s'étonnera pas que le moment précis où Fontenoy se laisse gagner par l'infamie de la "révolution nationale" (qui n'a rien de relatif) demeure insaisissable. Anxieux de discerner, sur sa trajectoire, quelque point où la fatalité dicte sa loi, le lecteur pourra opter, par exemple, entre sa traduction, revue ou non par Brice Parain, d'Hadji Mourat (le rebelle tchétchène de Tolstoï, rallié aux Russes pour sa perte) et l'exécution sur ordre de Staline de Toukhatchevski, que Fontenoy vénérait.

Aucun de ces phénomènes ne suffisant à le convaincre, nous conseillerons audit lecteur de ne pas garder trop longtemps le nez en l'air et, à l'approche de la chute, de bien regarder où il met les pieds. En 1944, Fontenoy ne tente rien pour faire libérer Max Jacob du camp de Drancy où il mourra, mais chez Céline, que logiquement ou non il a substitué sur son autel à Maïakovski, s'enthousiasme d'un bourgeonnement de mots sous lesquels s'organise "un laboratoire de pensées utiles". Il ne lève pas davantage le petit doigt en faveur de Benjamin Fondane. "Ce n'est pas, observe Guégan, qu'il craigne de lasser les Allemands — il est d'une autre trempe --, non, si bizarre que cela paraisse, il s'interdit d'intervenir par refus de se voir créditer d'un beau geste. Il ne souhaite plus être remercié de quoi que ce soit. L'abjection ne l'épouvante pas." Soulignons qu'elle lui est particulière: Guégan n'est pas de ceux qui voudront y flairer la misère de l'homme au sein de l'univers muet.

Sa condition, chèrement acquise, de crapule empêche Fontenoy de voir avec l'intrépide Robert Desnos de 1941 que, dans Les beaux draps, "Céline écrit gras exactement comme on écrivait précieux au XVIIe siècle". Reniant les poètes, il ne sera plus à Berlin qu'un astre refroidi.

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Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus (Éditions Stock).