Robert Darnton
Robert Darnton

Nolens volens, l'avenir du livre est en question, voire jusqu'à la condamnation sans appel de ce média papivore et topophage, tant il encombre par ses accumulations avalancheuses nos lieux de vies, nos bibliothèques privées et publiques.

Devant la catastrophe inévitable, allez hop, on numérise tout le fatras, on regarde défiler toute la culture du monde sur nos iBooks et autres iPads; nous voilà tranquilles pour l'éternité... Est-ce si prudent ? Chacun à leur manière, Robert Darnton, directeur de la Bibliothèque de Harvard, et Umberto Eco, sémiologue et écrivain, répondent à nos interrogations, sans anti-modernisme ni nostalgie excessive, mais en se faisant les ardents défenseurs de ce livre qui, résolument, a encore un large avenir devant lui.

Passant par les contraintes (dont le coût du papier) des éditeurs du XVIIIe, mais aussi les lectures "segmentaires" des recueils de citations, Robert Darnton s'inscrit dans une "histoire de la lecture ". Les auteurs médiévaux et des Lumières s'empruntaient les uns aux autres, en ancêtres du copié-collé, sans compter les éditions pirates: "autant d'éléments que l'on a tendance à croire aujourd'hui constitutifs du seul problème numérique".

En ce sens, l'avenir "passe par la connaissance des circuits du livre dans le passé". De plus, invention de l'écriture, rouleau, codex, imprimerie, iBook, rien n'assure la véracité des faits et du texte: notre essayiste s'appuie sur le Folio, ou première édition complète de Shakespeare, aussi sujet à caution que Wikipedia et autres buzz: "la stabilité textuelle n'a jamais existé avant internet". Dès la première loi sur le copyright en 1710 en Angleterre jusqu'au copillage textuel contemporain, les bibliothèques restent pour lui l'assurance de la conservation des livres: une nouvelle technologie, un bug géant, peuvent rendre Google Book obsolète, l'effacer. La "mégabibliothèque numérique" doit alors être une chance, mais pas au prix de la disparition des imprimés, démembrés et microfilmés en vain. La démocratisation des savoirs ne se fera pas, souhaite-t-il, au prix d'une privatisation entrepreneuriale, mais d'une juste rétribution entre les parties: auteurs, bibliothèques et numériseurs.

Quant à l'omniscience du cyberespace, elle est illusion: le livre numérique, ou hyper-livre, "viendra compléter la grande machine Gutenberg, non s'y substituer". Certes, Apologie du livre est un livre d'érudit (une compilation de six articles) mais il est, de bout en bout, clair et stimulant. "Adepte enthousiaste de Google", Robert Darnton s'inquiète de ses "tendances monopolistiques": monstre vorace, inquisiteur, censeur, ou outil de liberté ? Qui restera incomplet, virtuel, sans les délices de l'objet, les parfums de son papier, la texture de sa reliure, cette parfaite prise en main du volume, du lutrin à la poche, cette magie sensuelle du feuilletage. Quoique l'on puisse également défendre la sensualité cristalline de la lecture et de l'image sur nos iPhone et nos ordinateurs portable carrossés luxe par Apple ou Ferrari, il faut claironner haut et fort avec Umberto Eco: "N'espérez pas vous débarrasser des livres".

C'est avec un autre passionné, bibliophile et collectionneur également, que l'auteur de ce Nom de la rose où brûlait une bibliothèque médiévale, vient ici converser: Jean-Claude Carrière, scénariste (pour Le Tambour, d'après Günter Grass, par exemple) et polygraphe heureux, ne serait-ce que dans son Dictionnaire amoureux du Mexique. Certes, les deux auteurs plaident la cause de leurs reliques chéries: incunables, comme ce merveilleux Songe de Poliphile de 1499, ou les "incontournables" d'Eco: les éditions originales de ce Jésuite encyclopédiste et parfois délirant du XVIIe: Athanasius Kircher...

Tous volumes plus durables que les formats éphémères de nos outils numériques. Sans compter que lorsque le lecteur sur écran peut croire posséder aussitôt l'objet de son désir, il n'a, hors la connaissance qui est bien le premier but recherché, que des pixels fluides et prompts à s'évanouir, alors que le bibliophile est "davantage intéressé par la quête que par la possession". Souhaitons que les banquiers ne supplantent les vrais lecteurs et afficionados du livre ancien dans les ventes aux enchères... Reste que l'on peut collectionner des volumes bien plus modestes, mais délicieux au plaisir de l'intellect autant que du sens esthétique.

Mort du livre ? "Le propre des prophètes, vrais comme faux, est toujours de se tromper". De la lecture à haute voix, en passant par le papyrus antique, par la rustique "Bibliothèque bleue" des colporteurs, par la précieuse reliure armoriée en veau mort-né, jusqu'à l'hyper-circulation des textes entre blogosphère, Facebook et autres bases de données, reste le problème du choix par l'historien du livre. Mais la "labilité" de l'information et des techniques contemporaines est plus dangereuses encore: saura-t-on conserver ce qui mérite d'être conservé, alors que ne le protège plus la reliure inventée par les Iraniens de l'époque médiévale ?

Ajoutons aux passionnants, clairs, vifs, ponctués d'anecdotes et cultivés échanges d'Umberto Eco et de son compère que le livre n'a pas besoin de batteries, de prise électrique. On le lira partout et toujours, malgré la puce cervicale qui nous connectera au réseau mondial, parce qu'aucune technologie n'est nécessaire entre lui et son lecteur, parce qu'on le cachera dans des bibliothèques que de faux murs escamotent, dans des caves, des grottes et des sables, si un Big Brother local ou mondial parvient à éteindre une branche ou l'arborescence entière d'internet...

Non, Google Books ne remplacera pas le livre. La photographie n'a pas tué la peinture, pas plus que le cinéma la radio; les noirs vinyles menacés reviennent dans l'affection des auditeurs les plus déjantés et fétichistes. Un in quarto dix-huitième des textes de Voltaire orné des gravures de Gravelot restera irremplaçable, les Clubs du Livre des années cinquante et les cartonnages NRF sont des objets parfaits.

Aujourd'hui, quelques éditeurs courageux, outre la collection de la Pléiade, plutôt que des paquets de papier tranché et collé, nous proposent l'indispensable union du beau texte et du beau livre: Zulma avec ses deux coffrets jumeaux de Nouvelles du jour et de la nuit aux délices fantastiques mêlés d'effrois et de merveilles, par Hubert Haddad, ou encore Toussaint Louverture dont le Livre du Chevalier Zifar ou le Zuleika Dobson de Max Beerbohm savent réconcilier la beauté plastique, à l'ancienne ou rouge fantasque, avec des curiosités littéraires savoureuses.

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• Robert Darnton, Apologie du livre (Éditions Gallimard).

• Umberto Eco et Jean-Claude Carrière, N'espérez pas vous débarrasser des livres (Éditions Grasset).