Patrick Hutchinson
Patrick Hutchinson

Nous le savions déjà plus ou moins consciemment depuis un certain temps: il y a eu un déplacement axial des coordonnés géopolitiques et idéologiques du monde de notre temps. D'un vingtième siècle où la contradiction principale au travail dans les plis hercyniens de l'histoire était celle entre le capitalisme démocratique, ou aspirant à l'être, et tout d'abord le fascisme raciste et néo-darwinien, puis le communisme bureaucratique et tout aussi totalitaire, nous sommes désormais passés à un vingt-et-unième siècle où la ligne de fracture séismique apparaît de plus en plus clairement comme étant celle qui passe, non pas comme le voudrait une pensée rétrograde qui tente encore désespérément de nos enchaîner, entre les civilisations, mais entre le capitalisme transnational — ou du moins, un certain capitalisme transnational, reste à démontrer qu'il puisse en exister un autre — et la démocratie véritable à laquelle aspirent les peuples.

N'est-ce pas clairement ce qui est en jeu dans ce tsunami de mouvements populaires et de revendications échappant à toute manipulation initiale qui a pris de revers et obligé à manger leur chapeau les dominants de ce monde, et qui balaie actuellement sous nos yeux ébahis d'être encore émerveillés par une authentique éruption volcanique de l'histoire — hélas désormais au large de nos rives ! — les pays d'Afrique du nord en principe les plus solidement arrimés à l'ordre du profit ? Et qu'est-ce qui, au grand dam, d'ailleurs, de ces mêmes dominants de l'ordre transnational, caractérise le plus fondamentalement l'ensemble de ces mouvements échappés au filet gluant du crédit bancaire et de la boîte de pandore des régimes de répression les plus inhumaines et les plus atroces de la planète (opérant en notre nom) ? En un mot : l'absence totale — dans ses conditions initiales d'irruption sur la scène mondiale, du moins — du religieux.

C'est bien là que nous pouvons lire entre les lignes, mais de plus en plus tagué en lettres de feu, que le cours majeur de l'histoire, un temps détourné et contenu par les méandres du capitalisme post-colonial, a repris son élan. Pendant un temps l'épouvantail à moineau du retour du religieux, tout comme le conte à dormir debout du fameux "clash" des civilisations, ont réussi à nous fasciner et/ou à nous apeurer, puis à nous faire rentrer dans le rang, tout en attristant d'un radical pessimisme le monde qui vient. On a ressuscité devant la face des peuples un monstre de terreur, un fantôme absurde et improbable, comme si les nations qui ont vaincu Hitler, Staline, le KGB et les SS, devaient désormais trembler devant un gang de fanatiques.

Et on peut dès maintenant parier que c'est là ce qui gène le plus, et qui a pris la vaste majorité des dominants et des décideurs à contre-pied. Quoi ? La révolte de la "rue arabe", et pas de barbus brandissant le Coran et revendiquant l'instauration de la Charia, d'une république islamique radicale, ou la restauration du Califat de l'an mille, en vue ? Argh ! Comment intervenir, comment envoyer nos forces spéciales, nos chiens de guerre et autres "spécialistes" pour sauver nos féaux amis ? Qui eût pu croire que l'Arabie Saoudite fût soudainement devenu la seule terre d'asile pour tant de dictateurs déchus ? Qui d'autre les recevra ?

Non, mais — qui peut en douter ? — cette lame de fond de la révolution démocratique mondiale dont le filme se déroule devant nous, et qui emprunte de façon foudroyante et véritablement novatrice la voie des nouveaux supports de communication virale, est non seulement inespérée, jouissive et libératrice, mais fondamentalement nécessaire. Elle arrive même en quelque sorte in extremis. L'éclatement sourd de l'affaire Wikileaks en a bien représenté, sinon en soi la solution, au moins le génial symptôme avant-coureur. Ce n'est pas tel ou tel gouvernement plus ou mois vermoulu de corruption et de cruauté d'un pays de la périphérie dominée qui est seulement en cause aujourd'hui, c'est la façon globale de faire des affaires, la gouvernance mondiale des élites économiques et des classes politiques (suivez mon regard du côté d'un certain Davos !) qui les servent qui entrent soudainement en crise sérielle. En effet, c'est le système-monde lui-même qui est ébranlé.

Et dirions-nous, tant mieux, il était temps ! Il y a devant nous — c'est-à-dire, devant nous autres parlants hallucinés désirants mortels, l'humanité, quoi ! — tant de problèmes immenses qui se profilent à l'horizon, tant de défis majeurs — pensez seulement aux crises climatique, démographique, alimentaire qui sont à nos portes — tant d'injustices graves, tant de retards à rattraper et de distorsions monstrueuses à redresser, tant de gigantesques réformes institutionnelles et structurelles à entreprendre d'urgence - qu'il faut, qu'il fallait de toutes les façons, qu'on ne peut désormais plus échapper à la nécessité d'urgence de "tomber le moteur" et de mettre le système à plat.

Mais me diriez-vous, la vieille Europe s'endort dans les mauvais rêves du confort, l'humanité est fatiguée d'être son propre Prométhée et de mettre bas des voleurs de feu, la voie centrale du volcan humain est définitivement obstruée...

Avant-hier seulement, cela pouvait se soutenir. Mais n'est-ce pas bien le signe avant-coureur du contraire auquel nous assistons aujourd'hui, n'est-ce pas le rêve trop longtemps refoulé d'une humanité debout sur ses cendres, émergeant des années d'oppression, de servitude et d'obscurantisme, surgissant en signes vivants de feu des taudis, des geôles et des salles de torture, qui ressuscite déjà devant nos yeux ? Salutations en tous cas aux enfants insurgés des rues du Caire, d'Alexandrie et de Tunis, aux jeunes hideusement relégués et impatients de vivre et de connaître notre héritage commun de modernité du monde entier ! Nous vous avons reconnus ! On ne nous mentira plus ! Vous êtes nos frères !