Ministère de l'Intérieur

Nicolas Sarkozy "n'y croit pas", le directeur de la police est "stupéfait", l'Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN, la police des polices) "enquête", les policiers sont "scandalisés", l'affaire fait la Une de la presse et le livre Place Beauvau monte rapidement au firmament des meilleurs ventes.

Sorti en librairie le 09 février, le livre sur le Ministère de l'Intérieur écrit par trois journalistes de l'hebdomadaire Le Point — Olivia Recasens, Jean-Michel Décugis et Christophe Labbé — a en effet levé un beau lièvre. Parmi les nombreuses révélations de l'ouvrage, un chapitre intitulé Des cadavres dans le placard accuse notamment l'institution policière d'avoir pratiqué la torture. Des violences physiques et psychologiques auraient été infligées pendant les gardes à vue à l'encontre des suspects arrêtés au moment des attentats terroristes de l'été 1995. Cette série d'attentats à la bombe dans le RER et le TGV ainsi que sur un marché parisien ou encore une école juive de Villeurbanne, revendiquée par le Groupe Islamique Armé (GIA) algérien, avait fait 10 morts et plus de 200 blessés.

Cinq fonctionnaires de police qui auraient participé aux enquêtes sur ces attentats, présentés de façon anonyme dans Place Beauvau, y mettent formellement en cause les méthodes de la 6ème division de la Direction Centrale de la Police Judiciaire (6ème DCPJ, ancêtre de l'actuelle Division Nationale Antiterroriste) et du Service Régional de Police Judiciaire (SRPJ) de Lyon. Les équipes de policiers dirigées à l'époque par Roger Marion (aujourd'hui numéro 2 de la PJ, Préfet délégué à la sécurité de la région Nord-Pas-de-Calais) et Bernard Trenque (aujourd'hui directeur de l'Institut National de la Police Scientifique), soumis à la pression des évènements et à une obligation de résultats rapides exigée au plus haut niveau de l'État, se seraient selon ces témoignages livrées à des interrogatoires plus que musclés au cours du mois de septembre 1995. Une trentaine d'islamistes arrêtés à ce moment-là auraient subi des sévices corporels, en particulier via des armes de défense privées délivrant des décharges de 180.000 volts sous faible ampérage. Tous auraient été tenus éveillés, non alimentés et humiliés dans leur croyance pendant les quatre jours de leur garde à vue. L'un deux, l'imam de la mosquée de Villeneuve-d'Ascq (Nord) qui depuis a bénéficié d'un non-lieu dans l'affaire, aurait même été suspendu par les pieds à une fenêtre du 5ème étage des bâtiments de police. L'algérien Boualem Bensaïd, condamné lui à la réclusion criminelle à perpétuité, a été photographié à la sortie de sa garde à vue avec un visage très tuméfié et a affirmé lors de son procès devant la Cour d'assises avoir subi des sévices pendant son interrogatoire. Deux autres avaient signalé, lors de leur comparution chez la juge d'instruction Laurence Le Vert, les violences dont ils auraient fait l'objet. Les suspects-victimes n'auraient pas déposé plainte à l'époque par crainte de voir leur dossiers alourdis dans le cadre policier et judiciaire spécifique de la lutte antiterroriste. Leurs avocats confirment aujourd'hui la terreur ressentie à l'époque par leurs clients et réclament une commission d'enquête parlementaire sur l'affaire.

Saisie d'une enquête administrative le jour même de la sortie du livre, l'IGPN a déjà entendu dix-huit des policiers concernés encore en activité, qui tous nient les faits et se disent scandalisés par les accusations. Nicolas Sarkozy, Ministre de l'Intérieur, joue la transparence tout en appelant à faire "attention à l'honneur des policiers". Son directeur de cabinet, Claude Guéant, directeur général de la police en 1995, se dit quant à lui "stupéfait" et affirme n'avoir jamais entendu évoquer de tels faits.

Outre ce chapitre à sensations, l'ouvrage des trois journalistes d'investigation du Point apporte surtout de nombreuses informations inédites sur le Ministère de la Place Beauvau, ce lieu de tous les secrets et de tous les fantasmes, et des différents services qui en dépendent, de la Police Judiciaire aux Renseignements Généraux (RG) en passant par la Direction de la Sécurité du Territoire (DST), la Direction de la Sécurité Publique (DSP) et les préfectures. Basé sur plus de 200 entretiens et une enquête minutieuse menée pendant près de deux ans aussi bien dans les coulisses peu ragoûtantes des commissariats que sous les lambris dorés des palais républicains, le livre relate la plupart des événements qui ont rythmé ces dernières années l'histoire du ministère, avec ses personnages parfois douteux et ses affaires souvent tordues. La plupart des grandes affaires policières politiquement sensibles ayant défrayé la chronique y sont passés au crible, révélant au passage nombre de petits secrets croustillants et quelque peu inquiétants sur l'état de notre démocratie. Manipulation de l'information, utilisation de fonds et de réseaux secrets, quadrillage du territoire, haute main sur les élections, intrigues et surveillances politiques, etc... Les pouvoirs de cette institution stratégique au sein de la République sont tout-puissants. Selon les auteurs, la sécurité est plus que jamais devenue un enjeu politique, et jamais la police n'a été autant politisée que sous Nicolas Sarkozy, actuel premier flic de France et présidentiable en puissance installé au coeur de la forteresse.