Hildegarde de Bingen
Hildegarde de Bingen

Femme emblématique de son époque (12e siècle), théologienne, musicienne, médecin, poétesse mystique et abesse d'un monastère bénédictin, Hildegarde de Bingen est née le 16 septembre 1098 à Bermersheim (Allemagne).

Dixième enfant d'une famille très croyante de la noblesse franque, elle est destinée dès son plus jeune âge, comme le veut la tradition, à servir Dieu. À huit ans, elle est confiée à l'Abbaye bénédictine de Disibodenberg, dans le diocèse de Mayence, où elle est instruite sous la tutelle de la Mère supérieure Jutta De Sponheim. À quatorze ans, elle prononce solennellement ses voeux définitifs et reçoit le voile monastique.

Pendant une trentaine d'années, elle s'applique aux tâches quotidiennes qui rythment la vie de la communauté bénédictine, alternant prière, travail et étude. En 1136, année de la mort de Jutta De Sponheim, elle accède à de nouvelles responsabilités en devenant, à 38 ans, Mère supérieure du couvent de Disibodenberg.

De 1141 à 1153, elle s'attache à rédiger ce qui deviendra son principal ouvrage, le Scivias seu Visionnes (du latin sci vias Dei, "Connais les voies du Seigneur") où elle expose, dans un style dramatique entrecoupé de laudes, les trente-cinq visions prophétiques qu'elle a eu depuis l'enfance. Elle y retrace l'Histoire Sainte depuis la création de l'univers et de l'homme jusqu'à la rédemption et l'accomplissement de la fin des temps, en passant par le mariage mystique entre Dieu et l'humanité réalisé dans l'incarnation.

"Ecris ce que tu vois et ce que tu entends !" est le message qui lui est révélé lors de sa première vision: "En l'an 1141 de l'Incarnation de Jésus-Christ, quand j'avais 42 ans et 7 mois, descendit du ciel une Lumière ardente aux lueurs étincelantes qui me traversa l'esprit et m'embrasa la poitrine. Et soudain s'ouvrit à moi le sens des Écritures", relate-t-elle.

Malgré sa radicalité et son féminisme avant l'heure qui choquent le haut clergé — Hildegarde y plaide pour un autre développement de l'Église et soutient notamment que l'esprit de la femme est égal à celui de l'homme — le Scivias est jugé par Bernard de Clairvaux comme "une grâce du ciel" et une "manifestation de l'Esprit Saint". Neuf siècles plus tard, le pape Benoît XVI, qui lui consacre sa catéchèse en septembre 2010, souligne quant à lui la dimension théologique de ces écrits qui selon lui, "se référaient aux principaux évènements de l'histoire du salut en utilisant un langage poétique et symbolique".

En 1147, Hildegarde de Bingen obtient des autorités ecclésiastiques de Mayence l'autorisation de quitter le couvent de son enfance avec une vingtaine de ses soeurs pour fonder dans la région un nouveau monastère féminin, l'abbaye de Rupertsberg, dédiée à saint Rupert.

L'année suivante, lors d'un synode réuni à Trèves, le pape Eugène III lit publiquement un extrait du Scivias et l'encourage personnellement à poursuivre son oeuvre.

De 1158 à 1163, elle écrit le Livre des mérites (Liber vitae meritorum), puis, de 1163 à 1170, le Livre des oeuvres divines (Liber divinorum operum simplicis hominis), qui procèdent tous les deux de la même inspiration que le Scivias mais précisent sa pensée sur "la création qui reçoit la vie de la Trinité" (Benoît XVI) et sur le combat du Christ au coeur d'un cosmos conçu comme une symphonie invisible. Elle y réaffirme que toutes les créatures de Dieu sont parties intégrantes du Cosmos et que tout péché est une offense non seulement à Dieu mais également au Cosmos. "Juste comme un artiste, ayant ses moules avec lesquels il fait ses vases, Dieu a créé, formé l'être humain d'après la structure de l'univers, d'après l'ensemble du cosmos", écrit-elle. Léonard de Vinci pour son Homme de Vitruve, ainsi que Dante pour la Divine Comédie, s'inspireront plus tard de cette vision holistique de l'Homme dans la Trinité et dans l'Univers.

En 1165, Hildegarde de Bingen fonde une seconde abbaye à Elbingen (Rhénanie-Palatinat).

Parallèlement à son oeuvre littéraire, elle compose une oeuvre musicale qui compte au total 77 symphonies et chants liturgiques (Ave generosa, Columba aspexit, O presul vere civitatis,...). Ces chants et musiques religieuses sont réunis dans son ouvrage intitulé Symphonia harmoniae celestium revelationum (Symphonie de l'harmonie des révèlations célestes), dont une partie est aujourd'hui enregistrée, notamment dans le CD intitulé Chants de l'extase de Hildegard von Bingen, sous la direction de la chef d'Orchestre Elisabeth Thornton (Harmonia Mundi, 1995).

Outre un drame religieux musical préfigurant les Mystères médiévaux intitulé Ordo virtutum (Ordre des Vertus), des biographies de Saints (Vita Sancti Ruperti; Vita Sancti Disibodi), un lexique consacré à la langue trilingue (la "Lingua Ignota") qu'elle élabora pour son oeuvre, Hildegarde de Bingen est également l'auteur de plusieurs ouvrages de sciences naturelles consacrés à la médecine psychosomatique, à la pharmacologie et à la phytothérapie. Ses observations sur l'art de s'alimenter et de soigner les corps comme les âmes (magnétisme, système nerveux, énergie cachée dans la matière, circulation sanguine,...), ainsi que ses recettes de tisanes, soupes, élixirs et autres cataplasmes à base de plantes médicinales — à l'efficacité confirmée par les expériences scientifiques modernes — font aujourd'hui l'objet d'un fort regain d'intérêt chez les adeptes des médecines douces et de l'alimentation biologique.

Vers la fin de sa vie, forte de son autorité spirituelle, la "prophétesse rhénane" voyage beaucoup. Elle prononce des sermons dans toute l'Allemagne, conseille le clergé et les communautés monastiques, entretient une correspondance volumineuse, s'insurge contre la simonie, appelle une réforme radicale de l'Eglise, combat le catharisme, doit même subir temporairement l'excommunication de son couvent à la suite d'un conflit avec l'archevêque de Mayence.

Elle décède à Rupertsberg le 17 septembre 1179, à l'âge de 81 ans. L'année suivante, le moine Theoderich achève le récit de sa vie entamé par le moine Gottfried en 1174. Qualifiée de "Sainte" par le peuple, inscrite au martyrologe romain mais jamais canonisée malgré plusieurs tentatives officielles, pas même élevée au rang de "Docteur de l'église", Hildegarde de Bingen est aujourd'hui considérée comme simple "Bienheureuse" par l'Église catholique chrétienne. Elle est fêtée tous les 17 septembre.

La plupart de ses écrits sont réunis dans le Riesencodex, un grand livre sur parchemin scellé par des ferrures d'acier, d'un poids de 50 kg, actuellement conservé à la bibliothèque régionale de Hesse à Wiesbaden (Allemagne). Le manuscrit du Scivias se trouve lui à l'abbaye Sankt Hildegard d'Eibingen, reconstruite au début du XXe siècle.

Parmi les livres disponibles en français, citons notamment Le livre des oeuvres divines (Éditions Albin Michel, 1989); Louanges (Éditions La Différence, 1990); Le livre des subtilités des créatures divines (tome 1: Plantes, pierres, metaux, éléments; tome 2: Arbres, poissons, animaux, oiseaux; Éditions Jérôme Millon, 1996); Le Scivias ou Livre des visions (éditions du Cerf, 1996); La symphonie des harmonies célestes (Éditions Jérôme Millon, 2003); Les causes et les remèdes (Éditions Jérôme Millon, 2005); Chants et Lettres (dans Voix de femmes au Moyen Age, Éditions Robert Laffont, 2006), Lettres: 1146-1179 (Éditions Jérôme Millon, 2007) et Les remèdes de santé d'Hildegarde de Bingen (Éditions Marabout, 2007).