Colette
Colette

"Sur une route sonore s'accorde puis se désaccorde pour s'accorder encore, le trot de deux chevaux attelés en paire. Guidées par la même main, plume et aiguille, habitude de travail et sage envie d'y mettre fin lient d'amitié, se séparent, se réconcilient... Mes lents coursiers, tâchez à aller de compagnie, je vois d'ici le bout de la route."

Ces mots touchants au pouvoir évocateur tirés de l'un des derniers ouvrages de Colette, L'Etoile Vesper (1946), me font immédiatement songer à l'image finale sur laquelle Yannick Bellon termine son documentaire (Colette, 1950) comme pour la laisser en suspens dans l'esprit du spectateur:

Colette en train de broder, regarde son célèbre voisin et ami du Palais Royal s'en aller avec un air plein de sous-entendus.

Jean Cocteau donc (puisque c'est de lui dont il s'agit), qui venait visiter Colette pour l'occasion, s'étonne et ne comprend pas, qu'ayant rédigé "cinquante volumes", elle ne consacre pas tout son temps (sous-entendu comme lui...) à l'écriture; il voudrait percer le mystère... mais n'y arrive pas. Sur le point de partir, Pauline, la fidèle dame de compagnie de Colette, l'ayant aidé à enfiler son pardessus, il finit par lancer, dépité: "Regardez Pauline, elle fait de la tapisserie". Cette saynète truculente tiré tout droit, à l'évidence, de l'imagination de Colette (puisqu'il est bien précisé dans le générique que "les commentaires sont écrits et lus par Colette") mettant en présence les deux grands écrivains de l'époque (pour le plus grand plaisir du spectateur, il est facile de l'imaginer !) est loin d'être anodine puisqu'elle sert à proroger l'image stéréotypée d'une Colette qui se délasse en occupant son temps, non comme l'on serait en droit de s'y attendre, par l'activité accaparante de l'écriture mais tout simplement par... un ouvrage de dames, la broderie en l'occurrence. Pourtant, il ne faut pas se fier aux apparences, surtout avec Colette (!) et lorsqu'elle confie à Cocteau qu'"elle a d'autres travaux plus secrets", nous comprenons qu'en définitive, lorsqu'elle brode, elle n'est pas aussi éloignée de son art qu'il n'y paraît. C'est ce que nous allons voir maintenant et le titre retenu pour le présent article, De l'Aiguille à la plume... De la Plume à l'aiguille se veut, à cet égard, éloquent.

Toujours dans L'Etoile Vesper, Colette revient sur son passé et son rejet véhément pendant sa grossesse de confectionner des ouvrages de dames: "Ni broder un bavoir, ni couper une brassière, ni rêver sur la laine-neige". Il ne faut pas négliger la portée d'un tel acte en apparence insignifiant. Refusant de se plier à de tels usages, c'est en effet contre toute une tradition sociale profondément ancrée qu'elle s'insurge là, matérialisée symboliquement par "la broderie" comme attribut de la féminité dans ce qu'il recouvre de plus servile: elle finira — ultime provocation ! — par "acheter" "une sobre et pratique" layette et encore "au dernier moment".

Des essais tels que ceux de Colette Cosnier, Le Silence des filles, De l'Aiguille à la plume (Librairie Arthème Fayard, 2001) — dont j'ai repris pour mon compte la deuxième partie du titre — et de Christine Planté, La Petite soeur de Balzac ( Seuil, 1989), nous aident à en mesurer la portée. La femme qui transmue l'Aiguille en Plume échappe par là au domaine que lui a réservé la société qui consiste à s'occuper des enfants et des soins (?!)... du ménage. En se mêlant d'écrire, la femme enfreint le domaine qui lui est imparti (voire imposé) et se pose ainsi en rivale de l'homme. Le danger résulte donc pour celui-ci en une remise en cause de ses privilèges et, à terme, d'un profond bouleversement de la société mettant la femme sur le même pied d'égalité que lui. C'est pour cette raison que lui est témoigné un si profond mépris, au 19e siècle, la femme-écrivain demeurant jusqu'au début 20e siècle, une sorte de monstre mi-homme mi-femme en marge de la société, affublée d'ailleurs de l'appellation disgracieuse "bas bleu". La Petite soeur de Balzac est un essai en cela fort instructif puisqu'il rend hommage à toutes ces femmes restées dans l'ombre des grands hommes que ce soit aussi bien des épouses, des soeurs que des mères... Et ce n'est pas le moindre des mérites d'un colloque international tel que l'organise François Le Guennec à Orléans du 24 au 26 mars 2011, dont j'ai l'honneur de faire partie au titre de membre du comité scientifique, que de remettre dans la lumière ces femmes de l'ombre dont le titre du colloque est révélateur: Femmes de Lumières et de l'Ombre, Un premier féminisme (1774-1830).

Ainsi, comme un prolongement à l'essai de Colette Cosnier, L'Etoile Vesper renverse le modèle de la femme attablée à la couture: "Et si la couseuse allait se muer en poétesse ?" s'interroge Colette Cosnier. L'écrivaine Colette s'inscrit tout à fait dans cette problématique en ce qu'elle souligne dans son oeuvre l'aspect profondément subversif de la broderie (un chapitre intitulé La couseuse dans La Maison de Claudine est instructif à cet égard).

A l'instar de l'écriture, la broderie représente l'art du silence en ce qu'elle permet aux pensées de vagabonder et par là même à la fonction créatrice d'opérer.

Mais bien plus que cela, la broderie en ce qu'elle est constituée de morceaux qui peuvent être copiés de différents modèles se rapproche plus ostensiblement de l'art scriptural. Colette en a parfaitement conscience lorsqu'elle écrit dans Belles Saisons I: "Mères, et mères-grand, férues d'économie, remplaçaient le vieux par le neuf, même si le vieux gardait encore son charme". En fait, il faut interpréter ces mots comme une métaphore illustrant une technique d'écriture que Roland Barthes, bien des années plus tard, en 1960, qualifiera du terme d'"intertextualité". J'aimerai à cet égard m'inscrire en faux contre le mépris affiché d'une critique condescendante et parfaitement injuste, encore à l'heure actuelle, envers l'écrivaine... négligeant que c'est au prix d'un grand labeur mêlé de souffrance (il n'est qu'à relire sa correspondance et notamment celle établie avec Marguerite Moreno pour s'en rendre compte) que Colette parvient à cette écriture non pas naturelle (dans le sens de spontanée) mais authentique ! Pour preuve, ce journaliste du Figaro littéraire, Yann Moix, qui retient comme titre (pour le moins ironique) à son article du 28 mai 2009, Colette, reine de la bluette, nous laissant augurer du contenu; c'est pour ma part, en réaction à ce genre de critique simpliste qui sous-estime les qualités d'écrivaine de Colette (j'insiste sur ce point !) que j'ai rédigé ma thèse publiée L'Autofiction dans l'oeuvre de Colette (Publibook, 2008).

Mais revenons à l'intertextualité définie en termes textiles (?!) par Roland Barthes: "Tout texte est un tissu de citations révolues". Ainsi, Colette s'est elle inspirée de Marcel Proust dans une nouvelle peu connue (qui mérite d'être redécouverte sous cette perspective), Le Bracelet, pour s'en démarquer légèrement. Colette reprend également dans plusieurs de ses livres cette figure de Philomène que l'on trouve dans Albert Savarus d'Honoré de Balzac. Rien d'étonnant quand on songe au véritable culte qu'elle lui vouait ! On pourrait ajouter François Mauriac et d'autres allusions intertextuelles parsemées au fil de ses Oeuvres si l'on voulait être complet sur la question...

Finalement, pour terminer sur la métaphore filée de L'Etoile Vesper, entre désaccords et accords, malgré des débuts houleux, Colette aura fini par mettre au pas l'attelage enfin réconcilié de l'Aiguille et de la Plume. Mais est-ce vraiment un hasard si elle parvient à le faire "au bout de la route" comme elle le dit elle-même ? Alors qu'en 1950, sa position d'écrivain est clairement établie, "chargée d'ans et d'honneurs", elle peut dès lors se permettre (ce qu'elle ne pouvait pas faire auparavant) d'arborer ostensiblement "sa broderie", utilisant même malicieusement l'ouvrage au profit de l'image de respectabilité recouvrée de "bonne dame du Palais Royal", ou encore selon l'appellation affectueusement ironique de Jean Cocteau qui n'était pas dupe, de "bonne dame tartine" !