Paul de Brancion
Paul de Brancion

La poésie n'admet pas les fonctionnaires qui, bon an, mal an, rédigent leur petit rapport poétique afin que le public et les éditeurs ne les oublient pas. Elle serait plutôt la blessure inguérissable dont souffrent les poètes, ces princes exilés qui sont possédés par la grâce ou par les démons, ceux-là mêmes que Paul de Brancion accueille au sein de la revue Sarrazine et qui transcrivent les pulsations et les frémissements d'un verbe dont ils sont les traducteurs inspirés. À l'exemple des hôtes de la revue qu'il dirige, Paul de Brancion a volé un jour le feu sacré de la suprême écriture, conscient qu'il n'en conserverait que les cendres et qu'il lui faudrait encore et toujours commettre de nouveaux larcins pour que renaisse en lui la flamme dans laquelle il doit, tel l'oiseau phénix, se consumer, périr et renaître, à perpétuité.

Temps mort, son dernier livret, est le énième témoignage d'un homme engagé au plus intime de son époque, en toute conscience, et dont le destin appartient au langage et à la parole. Nul ne sort indemne du chant de révolte qui scande ces quelques versets condamnant "l'indigence infinie des mondes organisés". Les luttes et les souffrances humaines culminent à travers le cri ultime de la supplique née de la fixité insoutenable d'une photographie prise par le reporteur Joseph Barrak à Baalbek, dans la plaine de la Bekaa, au Liban:

        Un bédouin porte le corps d'un enfant, mort dans les bombardements.

        Neveu, fils de son frère.

        Sous le voile rouge, son regard trahit l'effroi retenu.

        Il est accroupi dans un pantalon de costume mal coupé.

        Pietà,

        écart du temps mort et du temps vivant.

Incantation douloureuse et battement du sang profond de l'être, ces mots-là disent l'insupportable et les folies du siècle; pure conquête de la beauté, ils ressemblent à des scintillements de cristaux, des fragments d'étoiles éclatées, des poussières d'or vif.

Dans Le Lit d'Alexandre, le romancier évoque une autre disparition, celle du fils du protagoniste Odon Karnincski. Inconsolable à l'égal de sa femme Suzanne qui n'a pas survécu au drame, ce banquier et collectionneur a refondé un foyer à Paris avec Esther et la fille de celle-ci prénommée Gersande. L'obsession de reconstituer la chambre de l'enfant défunt ne lui laisse pourtant aucun répit et la quête d'un lit d'acier et de bronze doré l'amène à Prague et dans les vieux castels de Bohême. La quatrième de couverture incline à lire l'ouvrage selon le sens philosophique: la recherche du fils disparu sert-il de prétexte au père à mieux se connaître lui-même et à découvrir la véritable signification de l'existence ? Sans doute. Il reste que cet écrivain-là possède le génie du conteur. C'est une qualité rare qui court d'un bout à l'autre du livre et en émaille les meilleurs moments. Que de rebondissements ! Les tribulations d'Odon au côté du docteur Josef Presov en Tchéquie composent une leçon d'histoire(s) où le lecteur croise l'astronome danois Tycho Brahé, le compositeur allemand Jean-Sébastien Bach, l'aventurier italien Giacomo Casanova, l'empereur germanique Rodolphe II de Habsbourg, jusqu'à notre maréchal de Saxe à qui appartint le fameux lit de fer !... Sans pousser plus loin la divulgation, disons seulement que Paul de Brancion mène son récit tambour battant. Il nous tient en haleine de bout en bout, comme savent le faire les meilleurs auteurs de série noire.

Le Marcheur de l'oubli est une célébration du silence et du retrait qui semblent habiter ces marges où la vie s'immobilise sous ses aspects les plus rudes et cependant les plus familiers: une campagne délaissée, le rocher nu, un chemin esseulé, l'air aride, un nid de passereaux. Le poète n'est pas ici à Saint-Germain-en-Laye, mais plus vraisemblablement sur les rives de la Méditerranée, cette mer qui lui est un perpétuel miracle, une thérapie princière, une épiphanie sans cesse renouvelée que plus d'un de ses recueils tente, depuis bientôt un demi-siècle, de saisir au passage et d'enfermer dans la fragile écorce d'un vers qu'il accompagne souvent de la musique de notre temps, telles les Cantates profanes de Gilles Cagnard qui enluminent l'âme du poème.

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Paul de Brancion:

Temps mort (Éditions LansKine, 2010).

Le Lit d'Alexandre (Éditions A Contrario, 2005).

Le Marcheur de l'oubli (Éditions LansKine et Academia di i vagabondi, 2006, avec un enregistrement DVD des Cantates profanes de Gilles Cagnard).