Jean-François Mattei
Jean-François Mattei

Nul doute que Jean-François Mattei (né à Lyon le 14 janvier 1943) a retenu la prière de Tolstoï que Montherlant citait et admirait: "Mon Dieu, donnez-moi la simplicité du style !". Dans les deux romans où il rend un bel hommage à ses deux ascendances, bretonne et corse, comme dans les essais d'éthique biomédicale et de sociologie humanitaire, l'écrivain qu'est devenu le généticien et président de la Croix-Rouge française offre le fruit mûr d'une écriture maîtrisée qu'alimentent un imaginaire intensément poétique et une réalité désespérément quotidienne. De la foisonnante circularité entre la vie (familiale et professionnelle) et l'art (d'écrire) naît la littérature, à la fois tourment et joie sans cesse alternés. N'omettons point, afin de parfaire le portrait, le catholique pratiquant et l'homme politique: "L'intérêt que je porte à la politique, écrit-il dans Le Passeur d'univers, est de la même essence que celui que j'ai toujours porté aux malades et aux étudiants". Ministre de la santé, de la famille et des personnes handicapées (2002-2004) issu de l'Union pour un mouvement populaire (UMP), il tente de concilier Créon et Antigone, autrement dit la raison de l'État et celle de l'individu. Certains prétendent qu'une telle entreprise reste vaine et contre nature et que la morale tend, hélas, à devenir, en politique, une valeur archaïque. D'autres soutiennent la démarche du tribun et veulent croire, à leur tour, en la capacité de croire en l'homme, en son humanité...

Un écrivain et un pédagogue

Un bonheur irradie chaque page de ses livres: celui d'écrire et d'expliquer. Le médecin, pédagogue et politique est, inséparablement, un séducteur. Et l'écriture, celle qui clarifie sans simplifier, celle qui sait jouer des émotions avec tact, celle qui orne d'un sourire complice l'âpreté d'une démonstration savante, celle qui frappe une formule avec élégance; en un mot, celle qui sait transformer le savoir en plaisir est la plus irrésistible des séductions. Certes, les "registres" diffèrent parmi les dix-huit titres (dont quatre de fiction) publiés de 1992 à 2010. Il en émane pourtant une sensibilité et une générosité mêlées tant l'auteur est de ceux qui font leur part égale aux valeurs familiales et à la fidélité, aux ressorts de la foi et à la compassion, aux vertus morales et à la loyauté.

La couleur lilas des souvenirs de famille

Dans Piccolo, le sage d'Asco, une fierté légitime excite sa plume lorsqu'il évoque son grand-père, Jean Mattei (1891-1994), un berger lettré de Corscia, près de Corte, admis à la Sorbonne peu avant son engagement dans la Grande Guerre (il combattit à Verdun en 1916). Entre l'aïeul du narrateur, surnommé "Piccolo" en raison de sa petite taille, et le vieux sage d'Asco dont les habitants de la vallée du Niolo sollicitent les augures, le conteur entretient le trouble au point d'apparier les deux personnages, voire de les confondre. Des souvenirs de même nature sont dévidés sur le rouet de l'histoire de Marie Lamour (1866-1941) cette fois, féministe avant l'heure dont l'arrière-petit-fils recompose le portrait singulier et le parcours aventureux à partir de bribes d'archives que l'ancienne infirmière a précautionneusement remisés à l'intérieur d'un vieil écrin ainsi que des décorations et un brassard de la Croix-Rouge (Quand l'amour ne renonce jamais).

L'itinéraire des deux ancêtres s'abreuve aux péripéties du temps et de la guerre. De l'île de Beauté aux tranchées de la Somme d'une part, des rives brestoises de la Penfeld au détroit des Dardanelles d'autre part, le récit se nourrit aux avatars de l'amour et de la mémoire. Traversée par Jean Jaurès et le maréchal Lyautey, la narration est quelquefois sujette à de brusques accès de mélancolie: le bonheur a toujours une pointe de tristesse. Tout le charme des deux romans vient d'un jeu constant entre la douceur tremblée que l'auteur met à ressusciter la couleur lilas des lieux ancestraux et le plaisir rebelle qu'il manifeste à y mettre en scène ses chers ascendants.

Le credo de l'humanitaire

On ne lit pas sans tristesse non plus les tranches de vie que le professeur de génétique médicale égrène d'un bout à l'autre de L'Enfant oublié, histoires anonymes si bouleversantes que la relation se casse parfois comme une voix de vieil homme. Pointant ici les difficiles problèmes éthiques et les inquiétantes dérives provoqués par la systématisation vertigineuse de la fécondation in vitro et du diagnostic prénatal, il met en garde ses lecteurs: "Nous sommes à un de ces moments rares, intenses, comme l'homme en a déjà vécus avec les découvertes de Copernic, de Galilée, de Darwin. Nous sommes à l'instant où l'humanité aborde la maîtrise de la génétique. C'est absolument fabuleux mais, il ne faut jamais l'oublier, c'est une arme à double tranchant. Terrible".

Le ton du pédiatre enfle, véhément, quand il déplore que "dans le monde, ils sont cent millions d'enfants à vivre dans la rue, abandonnés à eux-mêmes, exposés à la drogue et à la violence". "On les appelle termites en Bolivie, se lamente-t-il, piranhas au Pérou, puces en Colombie et enfants de la poussière au Viêt-nam." "Qu'est-ce qu'une victime ?" lance-t-il encore dans Humaniser la vie, associant au vocable les exclus, détenus, migrants, enfants maltraités et autres handicapés de l'existence. Une victime, c'est "une personne qui souffre injustement après avoir subi un dommage physique, psychique, moral ou économique. S'occuper de victimes, c'est être au coeur de l'action humanitaire".

Au-delà de la puissance du plaidoyer et du bel exercice littéraire, il est impérieux d'entendre les enseignements du professeur Mattei pour ce qu'il sont, le constat scientifique des dangers engendrés par la maîtrise de la génétique et l'espoir lucide de les conjurer en dessinant "les contours d'un retour à l'humanisme qui est la seule issue, selon lui, à l'échec de notre monde".

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Jean-François Mattei:

Quand l'amour ne renonce jamais (Éditions Presses de la Renaissance, 2008).

Piccolo, le sage d'Asco (Éditions Presses de la Renaissance, 2010).

L'Enfant oublié ou les folies génétiques (Éditions Albin Michel, 1994).

Le Passeur d'univers - un engagement pour la vie (avec la collaboration de Cécile Barthélémy, Éditions Calmann-Lévy, 2000).

Humaniser la vie - Plaidoyer pour le lien social (Éditions Florent Massot, 2009).