Emmanuel Berl
Emmanuel Berl

Comment se fait-il que certains livres qui ont enchanté nos soirées estudiantines donnent, à la relecture, la même impression de rétrécissement qu'un jardin d'enfance retrouvé après longtemps ? Le temps provoque parfois semblable déception, à la façon dont les photographies de familiers s'ordonnent, suivant les cadres, autour de pauvres visages sépia, accrochées aux murs comme une vigne morte à des ferronneries rouillées.

Cependant, à la relecture de Mort de la morale bourgeoise (1929) et Sylvia (1951), je n'ai pas éprouvé ce sentiment d'incomplétude. La relecture des deux ouvrages du journaliste et écrivain Emmanuel Berl (1892-1976) m'a procuré des moments d'un bonheur rare. Berl, vous connaissez sans doute ? Le "Montaigne" du Palais-Royal — selon Jean d'Ormesson --, l'élève (en philo au lycée Carnot) et le parent d'Henri Bergson, le confident de Cocteau, Colette et Drieu la Rochelle, l'ami de Gaston Gallimard et d'André Malraux, le chouchou d'Anna de Noailles, le directeur de l'hebdomadaire (de gauche) Marianne fondé par Gaston Gallimard. Ça ne vous dit toujours rien ? Le mari de Mireille, mais si: Mireille, la dame du Petit Conservatoire, souvenez-vous, le petit chemin qui sentait la noisette...

À l'exemple de nombreux littérateurs et penseurs, Emmanuel Berl s'interroge sur la mort, la sienne et celle de parents et d'amis. Il brosse un bilan de ses réflexions à cet égard dans Présence des morts, publié en 1956, à la veille de subir une intervention chirurgicale dont il redoute les conséquences. Aussi est-ce dans une disposition fébrile qu'il se souvient de la Grande Guerre lorsque, fantassin au 356e régiment d'infanterie, il est enseveli par l'explosion d'un obus au Bois-le-Prêtre, en Lorraine. Remonté à la surface, il se désole de la perte de sa musette qui renfermait des lettres de son ami Marcel Proust, dont une de soixante-quinze pages sur l'amour et la jalousie...

Il confie dans cet essai que l'auteur de À la recherche du temps perdu est pour lui "un mort obsédant": "La peinture qu'il fait du vieillissement, écrit-il, montre assez qu'il ne le connaissait pas: il croyait qu'un vieillard c'est un jeune homme auquel l'âge surimpose une perruque, une barbe, un nez, des rides postiches, ou alors un jeune homme écrasé par le cancer, par l'hémiplégie, comme Swann ou Charlus; il ne savait pas que la vieillesse, telle l'enfance, est un univers irréductible". "Colette est morte comme une pivoine s'effeuille, tranquillement, d'un seul coup, regrette-il, nostalgique et touchant. Elle avait gardé dans la mort ce caractère végétal qui avait conféré tant de dignité à sa vie. Elle avait eu le temps, non seulement d'accomplir son destin, mais d'y acquiescer."

Évoquant Pierre Drieu La Rochelle, Emmanuel Berl se demande "pourquoi l'intervalle qui me sépare des morts me semble-t-il infranchissable, généralement, et me semble-t-il si petit, presque dérisoire quand il s'agit de Drieu ? Est-ce que j'accepte moins bien sa mort que celle des autres ?". En vérité, il s'en veut amèrement de ne pas avoir pu sauver du suicide son ancien camarade en dépit de tout ce qui pouvait les séparer. Juif et homme de gauche, l'ancien combattant de la guerre 14-18 abhorre l'hitlérisme et s'il approuve en septembre 1938 les accords de Munich c'est parce qu'il craint une nouvelle boucherie et l'aggravation de l'antisémitisme... Beaucoup ne lui pardonneront pas d'avoir cru en Pétain: la postérité non plus, semble-t-il.

Pourtant celui que Mireille n'appela jamais que "Théodore" (le prénom de son père en réalité) mérite d'être lu à travers ce bel hommage à la mémoire de ses fantômes qu'il étiquette "marbres", "ombres" et "revenants" dans Présence des morts. Il le mérite parce qu'il réhabilite, s'il en était besoin, un genre souvent contestable, la nécrologie. Il la réhabilite en usant d'une langue classique superbe, étincelante et limpide, qui révèle la tendresse d'un libertin, l'angoisse d'un épicurien et l'ironie d'un prince de l'esprit.

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Emmanuel Berl, Présence des morts (Éditions Gallimard, collection l'Imaginaire).