Alberto Savinio
Alberto Savinio

Alberto Savinio, de son vrai nom Andrea de Chirico (Athènes, 1891 - Rome, 1952), a été et demeure l'objet d'une méprise continuelle.

D'une part, comme toutes les personnalités trop connues, peu de gens ont pris la peine de le lire attentivement et beaucoup ont répandu sur son compte les idées les plus fausses ou les plus insuffisantes. D'autre part, on doit reconnaître qu'il était lui-même un noeud d'interrogations et de contradictions nées de la quadruple qualité du personnage, tout à la fois musicien, poète, peintre et dramaturge. En Italie comme en France, incompréhension et défiance accueillent les génies multiformes qui ont fait florès sous la Renaissance toscane mais que nos contemporains remisent, par commodité simpliste, au rayon du dilettantisme.

Lorsqu'il rencontre les deux frères De Chirico, Guillaume Apollinaire est ébloui non par Giorgio, l'inventeur de la peinture métaphysique, mais par son frère cadet. Autre propagandiste lucide d'Alberto (avec André Breton et Nino Frank), Leonardo Sciascia se lamente, en 1975, de l'incurie de ses compatriotes qui ne savent pas encore que Savinio est le plus grand littérateur italien de l'entre-deux-guerres.

En 1914, Andrea s'approprie le patronyme d'un traducteur français d'Oscar Wilde, Albert Savine, marquant une coupure entre la jeunesse athénienne et les prémisses littéraires marquées d'une pierre blanche par Les Chants de la mi-mort, poème onirique écrit en langue française. Parce que son père marié à une aristocrate italienne y construisait des chemins de fer, il est né en Grèce "à l'ombre d'un olivier", aimait-il à répéter, "et sous le regard vigilant et rond de l'oiseau de Pallas". La mort brutale de l'ingénieur sicilien en 1904 amène la baronne De Chirico et ses deux garçons à Munich où Andrea prolonge avec maestria des études musicales; il composera plus tard des ballets et des opéras qui seront joués au Metropolitan de New York et à la Scala de Milan. La petite famille débarque en 1910 à Paris où Andrea/Alberto Savinio se met à peindre à partir de 1926 (et jusqu'en 1934) des compositions évoquant des géants et des animaux monstrueux en rapport avec la mythologie.

La Grèce de l'adolescence et les dieux antiques habitent l'oeuvre savinienne. Afin de s'en persuader, il ne serait besoin que de lire un seul ouvrage où il alterne ses propos et les Épigrammes de Lucien de Samosate. Cet écrivain et rhéteur grec né en Syrie vers 120 et mort en Égypte vers 190 nourrit une véritable passion chez Savinio qui lui trouve une kyrielle de points communs avec son propre parcours: ses contemporains et la postérité l'ont injustement oublié, le poète possède la capacité rare du chant, le penseur a préféré Athènes à Rome. De surcroît, tous les deux sont des maîtres d'ironie sans indulgence qui s'acharnent à démasquer les impostures de leurs semblables à coup d'aphorismes. Tous deux, enfin, procèdent de la lignée brillante des "Grands Amateurs": en compagnie de Montaigne, Nietzsche et Stendhal "ils ont traversé la profondeur pour atteindre à la plus grande légèreté de l'intelligence et de l'esprit".

L'hommage rendu au philosophe voyageur qui exerça à Athènes et Rome, Antioche et Alexandrie, est exemplaire. Il incitera plus d'un lecteur à découvrir le Songe ou le Coq, l'Éloge de la mouche, le Dialogue des morts, le Jugement des voyelles et autre Hermotime, si éloquents à révéler la langue savoureuse et la verve satirique du singulier barbare de Samosate qui incarnait l'hellénisme, selon Paul-Louis Courier, et en révéla le déclin.

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Alberto Savinio, Épigrammes de Lucien, suivi de Apologie du dilettante (Éditions Le Promeneur / Gallimard).