Jules Mougin
Jules Mougin

Écrivain prolétarien et adepte de l'art Brut, Jules Mougin est mort le samedi 6 novembre à Rognes où les pensionnaires et le personnel de la maison de retraite Caire Val avaient célébré son 98e anniversaire quelques mois plus tôt. Cette évocation du facteur-poète a été écrite de son vivant quelques jours avant la fête anniversaire.

Intime de Jean Giono et de Louis Calaferte, proche de Jean Dubuffet et de Gaston Chaissac, le facteur-poète (il exerça en Île-de-France, à Paris, en Haute Provence et en Anjou) s'est retiré dans la campagne aixoise peu après la disparition, en 2003, à l'âge de 89 ans, de sa femme, Jeanne Choiseau, institutrice angevine. Le couple se partageait entre Chemellier (Maine-et-Loire), où ils résidaient, et Lambesc où ils louaient une maison de village afin de se rapprocher du lieu de résidence — le Luberon — de Monique et Jean, leur fils unique, et de leurs petits-enfants Anouchka et Jean-Philippe.

Les facteurs Roulin, l'un d'Arles et l'autre de Lambesc

L'esprit des belles-lettres souffle à travers les puissantes frondaisons de conifères parant le havre serein de Caire Val, une maison de retraite singulièrement accueillante et pas triste du tout gérée par la mutuelle générale de l'Éducation nationale. Très tôt, la directrice et ses collaboratrices ont reconnu derrière l'ancien facteur le poète de grand format et l'épistolier aux 40.000 lettres qui reçut l'éloge des plus grands prosateurs du XXe siècle parmi lesquels Hervé Bazin, Bernard Clavel, Robert Sabatier et Georges Simenon.

"Lambesc ! Ses rues dotées de noms de maréchaux... m'écrit-il de son escale provençale le lundi 3 avril 1989 sur un beau papier "bleu de charrue". Il est vrai, aussi, que Madame de Sévigné n'a pas été oubliée ! Lambesc ! Pierre Michon (sa vie de Joseph Roulin) m'a appris que Roulin, mon aîné, mon "collègue" était né ici ! Hier encore, j'étais chez une petite-nièce du facteur... Je badais ! Je questionnais... Cette dame m'a montré quelques copies de documents. Il y eut deux frères facteurs, celui d'Arles, ah ! Et celui de Lambesc. L'ami de van Gogh, c'est celui d'Arles, Joseph ! À la si belle barbe ! Remué, je l'étais ! Le suis encore en écrivant ces lignes..."

La calligraphie belle et déliée des lettres si joliment historiées passe à merveille de l'esquisse sensuelle à l'eau-forte polémique tracées d'une plume sergent-major, parfois d'un crayon, rarement d'une pointe Bic, sur une infinité de supports, registre des Postes, cahier d'écolier, papier peint, catalogue publicitaire, pages du Monde et du Canard enchaîné. En le lisant, on entend le franc-tireur et le libertaire, l'antimilitariste et l'apologue de la vie ouvrière, une voix/une écriture qui résonne et s'enfle comme sous une voûte. Ce qu'elle dit, ce qu'elle chuchote, ce qu'elle déclame, autant que son timbre, laissent le lecteur fortement impressionné. Il sait faire feu de tout bois, flamme de la moindre étincelle et fable des menus actes du quotidien.

Le myosotis et le platane de Lamanon

"Le myosotis, le savez-vous mes amis ? Je lis dans ses yeux ! Et le platane de Lamanon ? c'est un trésor ! Je voudrais "dormir" à son pied pour l'éternité !": l'année précédente (1988), la lecture d'un de mes reportages paru dans Le Provençal et consacré à la maladie qui tue les platanes provençaux (le champignon cératocystis fimbriata ou chancre coloré en a détruit plus de 10.000 !) le trouble au point qu'il se rend à Lamanon, cité proche de Salon-de-Provence, afin d'admirer un des plus vieux spécimens de l'espèce (200 ans environ). Il se réjouit tel un adolescent que cet hybride autrement appelé Platane de Londres et issu du platane sycamore des États-Unis et du platane oriental turc ait été classé monument historique et répertorié au Livre des records.

Quand il vous parle, le regard extrêmement mobile furète de l'inquisition à la tendresse sous de grosses lunettes à monture d'ébène. Coiffé du béret argenté de Bressuire où luit l'étoile argenté de Che Guevara, vêtu de velours côtelé et de lainage tricoté par Jeanne, le geste tantôt lent et rond, tantôt vif et impérieux précède le murmure, l'exaltation ou la tempête, selon qu'il raconte la condition ouvrière de sa parentèle (il est né à Marchiennes, département du Nord), tire à boulets rouges sur les militaires ou serre la cravate du bourgeois à l'étouffer.

"78 ans ! Soixante-dix-huit ans ! me répète-t-il au fil d'une lettre envoyée de Chemellier le 16 janvier 1990. 78 ans ! Est-ce possible ? Mon père est mort à quarante six ans ! Il me parut vieux. Moi, je retenais mes dix ans dans mon sarrau noir. À l'instant même, je revois tourner la roue du corbillard des pauvres. 1922 ! Mois de mai. Les baraquements rouges. Les fils de fer barbelés ! Abominables inventions. Nous marchions sur du mâchefer ! L'usine, ses fumées, ses halètements. Une seule paie ! Celle de ma mère !"

Le langage julésien — suivant la déclinaison sémantique de l'ami et biographe, le facteur messin Claude Billon — s'enchante de ses alcools, et dispense à qui aime ce genre de philtre une ivresse de connivence. Les coq-à-l'âne et l'incongru des métaphores, les dérives soudaines de la phrase tissent un texte dont la ferme unité tient à l'art avec lequel le disparate, nourri d'un étonnant substrat culturel, fonde le tout. Les habitués de la lecture linéaire, déconcertés, devront pourtant en accepter le paradoxe.

Dubuffet, Chaissac, Reynaud et les autres

À l'abri de la maison de Chemellier (Maine-et-Loire) que les Mougin ont appelée "Baumugnes" en hommage à leur ami Jean Giono, il classe les lettres de ses amis dans des... jardinières à fleurs, là même où, face au chapeau de Paul Léautaud — son modèle — et à une kyrielle de sculptures, dessins et peintures de sa conception, trône un étrange aquarium où il a déposé et répertorié plusieurs dizaines de... pipes. Le piparium conserve entre autres bouffardes celles de Bazin, Brassens, Calaferte, Giono, Sabatier, Simenon et Vodaine. Sur les parois de tuffeau blond des caves troglodytes adjacentes, il dessine avec le burin et l'ocre de Vaucluse des narrations colorées. "Ces murs-là appartiennent aux révoltés et aux assassinés de notre temps", déclame-t-il. Coups de gueule, cris d'alarme ou d'amour, poèmes et aphorismes, émotions bouleversantes et sentences immortelles: il grave les dires de Baudelaire, Louis Calaferte, François Reichenbach ainsi qu'une des greguerias de Ramon Gomez de la Serna qu'il avait bien aimée lire sous ma plume à la faveur d'une critique littéraire dévolue à l'auteur madrilène: "Les mouettes naquirent des mouchoirs qui disent adieu dans les ports"...

Jules Mougin aura constamment repoussé les murs de la régression éthique, sociale et culturelle pour ouvrir à ses contemporains les fenêtres de l'imaginaire. À l'exemple de Dubuffet, de Chaissac et de... Raymond Reynaud, le peintre de Sénas qui l'a durablement impressionné: "Reynaud ? un peintre en bâtiment monumentalement délirant ! jubile-t-il le 24 octobre 1990 à l'encre de Chine sur deux feuillets rouges d'un calepin de bazar. Ses sculptures, le sommet ! Chaissac ! Dubuffet ! Reynaud ! Franchissez la porte du merveilleux ! À Sénas, sur la vieille nationale 7, j'ai vu des Dubuffets, j'ai vu des Chaissacs, je viens de voir des Reynauds ! Des chocs pareils, j'aimerais en recevoir un ou deux encore avant de mourir !". Trois autres artistes du Midi l'émeuvent pareillement: Pierre Ambrogiani qui fut aussi facteur, Gilbert Blanc qui cultivait ses vignes et l'amitié d'Auguste Chabaud, Pierre Marseille et René Seyssaud, Edgar Mélik qu'il rencontra au château de Cabriès, et Raymond Morales, sculpteur sur fer à Port-de-Bouc. L'engagement les rassemble tous car lorsqu'une cause leur paraît juste, ils n'hésitent pas à s'engager et à prendre publiquement position. "Zola nous l'a appris, plaide-t-il, et après lui Calaferte: face à l'urgence, l'écrivain et l'artiste doivent intervenir, parce que la littérature, la peinture, ne suffisent plus. Il faut crier contre l'injustice et la barbarie. L'intellectuel qui se tait devient complice !"

-------

Vous pouvez lire une étude littéraire de Claude Darras consacrée à Jules Mougin sur le site numérique du magazine Les Carnets d'Eucharis, dirigé et animé par Nathalie Riera.

-------

Bibliographie de Jules Mougin

À la recherche du bonheur (dédié à Jeanne Mougin), éditions René Debresse, 1938.

Usines, Éditions Le Sol Clair/Plein Chant, 1940/1975/1987.

Faubourgs (imprimé à Manosque), hors commerce, 1945.

Visage découvert, hors commerce, 1948.

Pèlerine au vent, Éditions de Pluralisme, 1949.

Le Saladier à la houppe, hors commerce, 1951.

Paris, le... ou lettres du facteur recopiées par son frère Jules Mougin, Éditions Seghers, 1951.

Pour copie conforme, Éditions Jean Vodaine, 1951.

ABCYXZ (poèmes), Éditions Pierre-André Benoit, 1951.

Le petit gars nettoyait les chapeaux, Éditions P.-A. Benoit, 1952.

Les Belles-Lettres ou les anonymes, Éditions P.-A. Benoit, 1952.

Sainte Apolline, saint Laurent, sainte Sadalberge, saint Crépin et saint Crépinien, Les saints de tous les jours, Éditions Le Club du livre chrétien (Robert Morel et Odette Ducarre), 1955/1960.

143 poèmes, lettres et cartes postales (Le Comptable du ciel), Éditions Robert Morel, 1961.

La Grande Halourde, Éditions Robert Morel, 1961.

Mal de coeur, Éditions Robert Morel, 1962.

Poèmes des deux M, Marjan - Mougin, Éditions Subervie, 1965.

Et si c'était vrai ? Éditions Jean Vodaine, 1966.

Lettres, Éditions La Marge, 1979.

Hachures, Éditions Marc Pessin, 1984.

Magma, Hors commerce, 1985.

Les Poèmes du facteur, Éditions Saint-Germain des Près, 1986.

Opus incertum, Éditions Alain Benoît, 1991.

Lettres à l'ami Jules Mougin (textes et entretiens avec Andrée Appercelle), Éditions Karedys, 1993.

Merci facteur (revue Travers numéro 47), Éditions Flo et Philippe Marchal, 1993.

1912: Toutes les boîtes aux lettres sont peintes en bleu ciel (revue Travers numéro 53), Éditions Flo et Philippe Marchal, 1999.

La Petite Fabrique de rêves (numéro spécial consacré à Jules Mougin), éditions TraumFabrik, 1995.

Calepin, hors commerce, 1998.