Jean-Marie Le Clézio
Jean-Marie Le Clézio

J.M.G. Le Clézio nous propose avec son dernier roman, Ourania, une réflexion sur l'utopie et l'échec inéluctable de tout projet de cité idéale.

Enfant, le mot "Ourania" (nom de la muse de l'astronomie), tiré du nom du dieu primordial du Ciel Ouranos, s'est imposé à lui et il n'a cessé depuis de l'appliquer à un rêve de cité et d'organisation sociale où l'homme pourrait vivre en harmonie avec le Ciel et la Terre. Bien plus tard, devenu adulte, le romancier s'installa dans un village du Mexique où il vécut avec sa famille pendant une dizaine d'années. Dans cette riche région du centre-ouest mexicain aujourd'hui menacée par l'affairisme agro-alimentaire et le tourisme sexuel, l'écrivain découvrit les ruines de deux villes édifiées au XIXe siècle par des communautés chrétiennes religieuses. Deux projets exemplaires mais utopiques du "vivre ensemble" sur la terre qui ne tardèrent pas à être abandonnés par les hommes. A partir de cette réalité historique Le Clézio nous livre son rêve d'enfant, ce pays imaginaire d'Ourania où tout pourrait n'être qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté si l'humanité le voulait.

Daniel Sillitoe, le narrateur, est géographe. Il est en mission au Mexique pour effectuer une série de relevés topographiques dans une région bénie des dieux, "la Vallée", consacrée à la production intensive de fraises mais que les mythes indiens considèrent comme la matrice du monde. Accompagné d'un guide au nom biblique prédestiné, Raphaël Zacharie, il découvre deux cités étranges un peu hors du temps : Campos, capitale de la terre noire, et l'Emporio, la zone rouge. La première est une république peuplée de savants où l'on étudie les astres et les sciences humaines. Elle a été fondée par des jésuites inspirés par la Jérusalem future de la Bible. La seconde est une autre petite république sécessionniste basée sur les préceptes humanistes développés dans L'Utopie de Thomas More. Elle emploie un langage babélien, se consacre aux idées et se voue à l'épanouissement des enfants. Mais les deux sont menacées par la bêtise et la cupidité autodestructrice de leurs habitants. La première déplait au pouvoir politique, la seconde est confrontée aux spéculations foncières et à l'expansion des firmes industrielles. Daniel assiste bientôt au naufrage des deux utopies sous l'immense voûte céleste de l'empire indien peuplée de serpents d'étoiles.

Ourania est un roman sur l'impossible fondation d'une société idéale, tous les projets collectifs du genre — implantations réelles de communautés ou révolutions politiques régulièrement tentées depuis toujours par les hommes — finissant inéluctablement par se déliter, écrasés sous le poids de la trop humaine réalité. Pour l'auteur des Géants, de Désert et du Rêve mexicain qui retrouve ici ses mondes et ses thèmes de prédilection, les échecs de Campos et de l'Emporio ne sont pas qu'imaginaires. Ils peuvent être transposés à l'humanité actuelle dévoyée qui est en train de détruire son univers mental et son environnement écologique par intolérance et cupidité, malgré ses aspirations à une fraternité universelle.