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La République des Lettres

Yasunari Kawabata

Yasunari Kawabata
La Danseuse d'Izu

La République des Lettres
ISBN 978-2-8249-0223-4
Livre numérique (format ePub)
Prix : 5 euros
Disponible chez • FnacAmazonKoboiTunes

James Joyce

James Joyce

En 2009, la Revue des Deux Mondes publie cinq lettres indites, en franais, de Joyce Gillet, prsentes par Olivier Cariguel.

La premire remercie le chroniqueur pour son tude du 15 aot 1931, "M. James Joyce et son nouveau roman", consacre des fragments (dont Anna Livia Plurabelle) de Work in Progress.

Dans la deuxime, de 1934, Joyce relve une vague amlioration de la sant de sa fille Lucia (qui souffre de graves dsordres psychiques); il se plaint que des diteurs anglais aient gar les lettrines qu'elle avait dessines et enlumines, qui devaient illustrer (Gillet n'tait pas tranger cette initiative) A Chaucer ABC being a hymn to the Holy Virgin, traduction de La Priere de Nostre Dame de Guillaume de Deguilleville (Joyce finira par faire diter le livre Paris, ses frais, par the Obelisk Press de Jack Kahane, avec une prface de Gillet).

La troisime signale sa bonne surprise d'un papier de Gillet le concernant dans Paris-Soir: "... maintenant me voil un constant reader de P.S." -- formule qu'un intertitre de la Revue des Deux Mondes transforme en "constant reader de Louis Gillet". L'essentiel de la missive porte sur une cure de Lucia Londres.

La quatrime flicite Gillet de son lection l'Acadmie Franaise, occasion, aprs "la Causerie l'Olympe de Votre Batitude", de "fter l'immortalit" en buvant du vin blanc.

La dernire fait tat surtout de "nouvelles assez inquitantes" de Lucia; Joyce annonce, comme si le Chaucer ABC compensait son tat de sant plus qu'alarmant: "Le bouquin paratra le 26 juillet [1936], qui est l'anniversaire de ma fille (le 29e) la Sainte-Anne. Elle s'appelle en effet "Lucia Anna" petite-fille d'Anna Livia ?"

"M. James Joyce et son nouveau roman" est la deuxime des trois tudes de Gillet sur Joyce dans la Revue des Deux Mondes. En 1925, il en avait consacr une Ulysse. Le 15 dcembre 1940, il fit paratre "L'extraordinaire aventure de M. James Joyce". Aprs la mort de ce dernier en Suisse, o il l'avait aid se rfugier, Gillet, repli dans la France non encore occupe, rassembla en un volume ces trois tudes, une ncrologie parue dans Paris-Soir et "Joyce vivant". Cette Stle pour James Joyce fut dite par le Sagittaire Marseille en 1941, puis Paris au lendemain de la Libration, et rdite cette anne par Pocket.

En 1925, le chroniqueur des lettres anglaises de la Revue des Deux Mondes (cible de choix pour le clan joycien) n'avait rien compris Ulysse. Il reintait Lopold Bloom, glatineux fantoche, et travers lui la manire de son inventeur: "ce flot de dtritus, [...], les engrenages loufoques, le sans-queue-ni-tte des cogitations d'un crtin". Il flairait dans les phrases dtraques une gigantesque et inutile mystification. Son beau-pre et patron, l'influent acadmicien Ren Doumic, ne pouvait que s'en rjouir.

Il modifia son point de vue sous l'influence de Sylvia Beach, dont "Shakespeare and Company" avait publi Ulysses, interdit aux tats-Unis et en Angleterre pour pornographie. Quand elle jugea opportun en 1931 de le prsenter Joyce, Gillet se dclara dispos faire l'loge de cette oeuvre et de Work in Progress, et ne tarda pas passer l'acte. Cela tombait d'autant mieux qu'une dition pirate de Ulysses circulait aux tats-Unis. Cette contrefaon tait alors, selon Maurice Saillet, "la grande affaire pour Joyce". Paul Claudel, que Gillet vnrait et qui abominait Joyce, tait ambassadeur Washington. Adrienne Monnier, qui venait d'diter Ulysse en franais la Maison des Amis des Livres, joua de ces deux arguments pour le persuader d'inciter les Amricains faire cesser les ventes illgales. Avec un aplomb d'autant moins susceptible d'branler Claudel qu'il n'avait pas les moyens d'intervenir, elle lui crivit: "...l'oeuvre de Joyce, et particulirement Ulysses, n'attaque en rien la religion catholique. C'est bien ce qui est apparu un catholique aussi fervent que Louis Gillet qui, aprs plusieurs annes d'examen, n'a pas hsit lui donner sa confiance et son admiration, ainsi qu'en tmoigne l'article de la Revue des Deux Mondes que je vous envoie en mme temps que cette lettre."

Le pieux Gillet s'tait-il converti Joyce ? Peut-tre, mais d'une faon incomplte et intresse. Il sent que chaque phrase de ce qui deviendra Finnegans Wake "devrait s'crire sur plusieurs lignes parallles, comme on crit la musique". Il est moins bien inspir lorsqu'il trouve confirmation dans cette oeuvre en gestation (nocturne, chacun le sait) que nous appartenons aux "puissances de la nuit", au "dieu inconnu qui nous souffle les penses de la race, les oracles et les souvenirs de la mmoire hrditaire". Allergique Lewis Carroll, il ne cache pas sa rticence envers les calembours et les excroissances qu'ils suscitent. Il veut bien admirer dans la nouvelle oeuvre de Joyce "les miracles de sa mtamorphose des mots", mais il leur prfre: "Sois mon guide, cher oiseau !" par quoi il traduit dans son article de 1931 "Lead, kindly fowl !". Joyce avait parodi ainsi l'hymne religieux de John Newman: Lead, Kindly Light (Conduis-moi, douce lumire). "Sois mon guide, cher oiseau !" ne lui plaisait pas. Il avait propos "Prcde et prie pour nous, bnigne Acropoule !", o "bnigne" renvoyait astucieusement au titre latin Lux Benigna, tandis que "poule" demeurait en troit contact avec fowl ("volaille"). Il avait suggr aussi "Guide-moi, chre Acropoule !" N'tait-il pas question dans son oeuvre de la poule originelle ? Mais Gillet ne voulait railler ni la Prire sur l'Acropole ni l'hymne de Newman. Il conserva le cher oiseau jusqu'au bout, concdant ridiculement entre parenthses: "Je crois qu'il faudrait plus familirement dire: chre volaille". Dans la traduction de Finnegans Wake par Philippe Lavergne (1982), la parodie reprit heureusement le dessus: "Conduis-nous, volaille claire !"

Gillet nous guide vers un Joyce revu et corrig, qui ne boit pas, qui ne s'adonne pas des "complaisances lascives". Comme en tmoignent les lettres indites, Joyce reste attach lui en grande partie pour Lucia, dont Dominique, fille de Gillet, est l'amie. Mais Gillet ne se rend pas compte de l'influence considrable de Lucia sur le dernier livre de Joyce. Cramponn son ide fixe, excluant des plaisanteries de Bloom qu'il tient pour d'affreuses dissonances, on devine quelles fins il crdite son ami de n'avoir "peut-tre pas une fois crit une ligne contre la religion ou contre les choses religieuses".

En 1939, il collabore avec un chanoine et divers acadmiciens (dont Weygand) un ouvrage prfac par l'archevque de Sens: La Couronne d'pines au Royaume de Saint-Louis. Il y voque la Sainte-Chapelle, calice au coeur d'une ville scandaleuse, sacrilge et pourtant mystique. C'est ainsi que sa pit se reprsente l'oeuvre de Joyce: un autel secret que dissimulent des fantasmagories et des inconsquences verbales. Finnegans Wake, que Joyce lui fait montrer frachement paru le 30 janvier 1939, il prte si peu de vritable attention que rgulirement il crira Finnegan's Wake.

Nagure, dans Esprit, Michel Crpu n'aurait pas ferm les yeux sur cette bourde. Rdacteur en chef de la Revue des Deux Mondes, il nous assne, en prsentant les lettres indites, que la personnalit de Gillet le prdisposait saisir le "caractre profondment novateur du texte joycien. Il fut l'un des tout premiers, sinon le premier, en prendre la mesure [...]. La grille de lecture traditionnelle "avant-garde" contre "littrature bourgeoise" s'en trouve heureusement brouille. Gillet a compris cela trs vite (plus vite en tout cas que bien des avant-gardistes de l'poque si l'on pense l'hostilit des surralistes l'gard de Joyce !) et son mrite est de l'avoir exprim dans la Revue des Deux Mondes, que l'on n'attendait pas ce rendez-vous. Il fallait Joyce des lecteurs libres. Gillet en tait un et la Revue des Deux Mondes [...] fut elle-mme assez libre pour entendre la voix de James Joyce. Tout le monde ne peut pas en dire autant."

Difficile d'accumuler, en si peu de lignes, avec arrogance, autant d'erreurs. Gillet ne reconnut l'importance de Joyce qu'une dizaine d'annes aprs Ezra Pound dans le Mercure de France et Valery Larbaud dans la Nouvelle Revue Franaise. Encore ces deux revues avaient-elles publi entre-temps d'autres articles sur Joyce (dont l'un soulignait ce que Dos Passos lui devait). Crpu ignore aussi le sommaire du numro de mai 1931 de la NRF, o surgit Anna Livie Plurabelle, traduit entre autres par Philippe Soupault et Samuel Beckett. C'est l, et pas dans la Revue des Deux Mondes, que rsonna la voix de Joyce. Le texte tait prcd d'" propos d'une traduction", par Philippe Soupault. Celui-ci, bien avant sa rupture avec Breton, avait frquent Joyce. En 1920 (l'anne des Champs magntiques), ils avaient parl de Blake.

Quant la personnalit de Gillet, mettons les choses au point. Qu'il se soit rachet peu avant sa mort (1943) par des contacts avec des responsables de la Rsistance, n'empche pas qu'il fut longtemps un planqu. Il admire Joyce de n'avoir "jamais crit une ligne mercenaire". Sous la coupe de Doumic, il ne pouvait pas en dire autant. Croix de guerre 1914-18, il avait publi en 1919 L'Assaut repouss. Chronique du temps de la guerre (qu'il avait passe dans divers tats-majors). Diagnostic de Jean Norton Cru dans Tmoins: "Ces rcits appartiennent au genre dtestable [...] o des faits historiques sont accommods, assaisonns et servis au got d'un certain public -- ici le public de la Revue des Deux Mondes..." Ils nous montrent "quelle dformation de la bataille de Verdun peut exister dans l'esprit d'un officier [...] dont l'exprience personnelle a t limite la zone que n'atteignaient pas les obus".

En 1940, Gillet collabore un ouvrage sur L'lgance franaise, la gloire de la Parisienne. Marcel Prvost dcrit ses robes, Claude Farrre ses fourrures, Abel Bonnard ses bijoux; Louis Gillet clbre la voyageuse, sa "science des bagatelles", l'art avec lequel elle s'accorde aux pays qu'elle visite: "Partez-vous pour New-York ou pour Venise ? Faites-vous le tour de la Sicile ou la croisire d'Ulysse ?"

Comme il et applaudi si Stephen avait parcouru un fragment de son ddale en compagnie de cette lgante plutt que de Bloom !

En 1940, il excre toujours ce friand de rognons et de dessous fminins: "... petit bourgeois moyen [...] dballant ses entrailles, dboutonn, candide, talant ses penses, ses bauches et ses larves d'ides, ses tripes, sa digestion et sa physiologie". Et que penser de cette phrase du 7 juin 1941: "Joyce avait fini, Dieu me pardonne ! par se persuader qu'Ulysse tait un type smite."

Ptainiste au moins jusqu' l'automne 1942, Gillet se rpand Marseille dans la revue municipale contrle par la Prfecture, c'est--dire par Vichy: "Sur la colline des Accoules, entre l'htel de ville et la Major, gt une Subure obscne, un des cloaques les plus impurs o s'amasse l'cume de la Mditerrane [...]; il semble que la corruption, la lpre, gangrnent jusqu'aux pierres. Cet enfer vermoulu, cette espce de charnier en dcomposition [...] c'est l'empire du pch et de la mort. Ces quartiers jadis patriciens abandonns la canaille, la misre et la honte, quel moyen de les vider de leur pus et de les rgnrer ?" (Cit par Grard Guicheteau, Marseille 1943 -- La fin du Vieux Port). On sait comment, trois mois plus tard, l'instigation de Karl Oberg et de Ren Bousquet, cette zone (qu'habitait une partie de ma famille) fut purge de ses habitants, puis dtruite. J'imagine que Gillet l'avait inspecte la hte, en se bouchant le nez, comme il avait parcouru rprobateur, dans Ulysse, l'pisode qui s'ouvre sur l'entre, par Mabbot Street, du quartier des bordels.

Copyright © Adrien Le Bihan / La République des Lettres, Paris, mercredi 14 juillet 2010. Droits réservés pour tous pays. Toute reproduction totale ou partielle de cet article sur quelque support que ce soit est interdite.

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