La Rumeur
La Rumeur

Poursuivi depuis 2002 pour "diffamation publique envers la Police nationale", le groupe de rap La Rumeur vient d'être définitivement relaxé par la Cour de Cassation.

Rappel de l'affaire. En avril 2002, entre les deux tours de la campagne présidentielle et à l'occasion de la sortie de son album L'Ombre sur la mesure, le rappeur Mohamed Bourokba, dit Hamé, leader du groupe de rap La Rumeur, publie dans son fanzine tiré à 10.000 exemplaires un texte intitulé L'insécurité sous la plume d'un barbare. Un extrait: "Les rapports du ministère de l'intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiété" déclenche l'ire des syndicats de policiers. Une plainte est déposée le 3 juillet 2002 par les services de Nicolas Sarkozy, à l'époque ministre de l'Intérieur.

Depuis pas moins de cinq procès ont été enchaînés avec une étrange constance par le ministère de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy et son successeur à la Place Beauveau s'acharnant à faire systématiquement appel de tous les jugements successifs de relaxe prononcés par la Justice. Ce fut ainsi le cas contre la première relaxe, prononcée en première instance par la 17e chambre du Tribunal correctionnel de Paris en décembre 2004; ensuite contre celle de la 11e chambre de la Cour d'appel de Paris le 23 juin 2006, puis enfin contre celle de la Cour d'appel de Versailles en septembre 2008. La relaxe prononcée vendredi 25 juin 2010 par la Cour de cassation met enfin un terme judiciaire à cet acharnement procédurier du pouvoir sarkozyste.

À chaque fois Hamé et les avocats de La Rumeur ont expliqué que le texte incriminé se référait à toutes les victimes des forces de l'ordre, de celles du 17 octobre 1961, où la police parisienne du préfet Papon est accusée d'avoir tué des manifestants algériens, au décès de Malik Oussékine en 1986, en passant par de nombreuses autres bavures policières connues et avérées. Et à chaque fois les magistrats ont estimé que le rappeur n'était pas coupable de diffamation car il n'imputait aucun fait précis à la police en tant que telle mais mettait en cause tout un ensemble de politiques sécuritaires et de comportements parfois abusifs pouvant légitimement être reprochés aux forces de police depuis plus d'un demi-sciècle. Toutes les juridictions ont prononcé la relaxe au nom de la liberté d'expression.

Ancien étudiant en lettres et en sociologie, Hamé n'a pas hésité à politiser l'affaire, avec le soutien de plusieurs intellectuels, sur le dossier sensible de l'action des forces de l'ordre dans des banlieues. C'est ce qui explique sans doute selon lui toute cette procédure inédite contre La Rumeur, groupe qu'il a fondé en 1997 à Elancourt (Yvelines) avec deux autres étudiants d'origine africaine, dont la musique est clairement engagée contre le racisme et les injustices sociales. Selon lui, l'affaire est "symptomatique du sarkozysme" car depuis l'arrivée de ce dernier au pouvoir il y a une volonté de "censurer toute expression critique ou contestataire qui émanerait des quartiers".

Plusieurs autres procès opposant la Police, le ministère de l'Intérieur et certains élus UMP à des groupes de rap ont eu lieu ces dernières années, comme entre autres contre le groupe Sniper pour "injures envers la police et menaces à l'encontre du gouvernement", mais la Justice a en général refusé jusqu'à présent de condamner les musiciens au nom de la liberté d'expression. Pourra-t-elle encore résister longtemps à la pression du pouvoir sarkozyste, élu avec 20% de voix d'électeurs d'extrême-droite qui ne détestent rien tant que l'on porte atteinte à "l'honneur et à la considération de la police nationale" ?