Boris Vian
Boris Vian

Ingénieur et chansonnier, poète et dramaturge, romancier et traducteur, Boris Vian (1920-1959) — Bison ravi selon son anagramme — a été et demeure l'objet d'une méprise continuelle. D'une part comme toutes les personnalités trop connues, peu de gens ont pris la peine de le lire attentivement et beaucoup ont répandu sur son compte les idées les plus fausses ou les plus insuffisantes. D'autre part, on doit reconnaître qu'il développait lui-même un réseau de complexités en raison de la multiplicité hétéroclite de ses centres d'intérêt. L'ouvrage biographique de Valère-Marie Marchand, paru à l'occasion du cinquantenaire de la mort de l'écrivain, rejoint par sa complétude les essais des Français Noël Arnaud (Jean-Jacques Pauvert, 1966), Jacques Bens (Bordas, 1976), Pierre-Gilbert Pestureau (Christian Bourgois, 1985) et de l'Américain David Noakes (éditions Universitaires, 1964) qui ont su, sans toutefois épuiser le sujet, circonscrire une individualité et un génie multiformes au terme d'études critiques cohérentes et lucides.

Dès le plus jeune âge, Boris Vian est un prodige, bercé et allaité par les douces fées de la poésie et des belles lettres. À huit ans, il a déjà lu Lewis Carroll, Gustave Flaubert, Rudyard Kipling, Racine, Arthur Rimbaud et Robert Louis Stevenson. Les muses s'invitent à la table familiale de l'hôtel particulier de Ville-d'Avray (la villa des Fauvettes) où les trois garçons et leur soeur fréquentent le fils prometteur d'un rabbin exilé de Russie, Yehudi Menuhin, ainsi que la tribu voisine du biologiste Jean Rostand. Paul Vian vit confortablement des rentes établies par son père Henri, génial ferronnier d'art dont les racines innervent les Alpes-Maritimes et l'Italie du Nord. L'été, il emmène femme et enfants à Landemer, cité normande de villégiature des parents maternels. Folle de théâtre et d'opéra, la mère, Yvonne Ravenez, recourt aux personnages de Molière, Pouchkine, Marivaux et Musset pour prénommer ses enfants (Alain, Boris, Lélio et Ninon) !

Ingénieur issu de l'École centrale des arts et manufactures, il intègre l'Afnor (Association française de normalisation) en 1942 où, cinq ans durant, il planche sur des sujets qui font rire aux larmes son ami Jacques Loustalot, alias le Major, telles la normalisation des pots de confiture ou la standardisation des cages à oiseaux ! Sa lecture assidue du Dictionnaire encyclopédique de l'épicerie et du Catalogue de la manufacture d'armes et cycles de Saint-Étienne affûte l'expérimentation du premier satrape qu'il devient en 1952 au Collège de pataphysique, cette science des solutions imaginaires imaginée par Alfred Jarry, son maître à penser et à écrire.

Si le poète est tout entier présent dans Vercoquin et le plancton (1946), l'influence du créateur du père Ubu s'avère plus insistante au coeur des romans qui suivent: L'Écume des jours, L'Automne à Pékin (1947), L'Herbe rouge (1950), L'Arrache-coeur (1953). Le premier des quatre livres est écrit en trois mois à l'encre "bleu des mers du Sud"; le deuxième fascine Julien Gracq. Au gré de ces textes narquois et graves, sensoriels et dramatiques, le lecteur est immergé dans une fête du langage où l'auteur dénonce la société de ses contemporains fondée sur le fric, l'hypocrisie, la laideur et le manque d'amour. Simone de Beauvoir, Jean Cocteau, Max Ernst, Eugène Ionesco, Jacques Prévert et Raymond Queneau savent dépasser la gloire trompeuse et éphémère du nouveau prince de Saint-Germain-des-Prés et percevoir la sensibilité du grand prosateur.

Le public retient mal son double en littérature, le Vernon Sullivan du roman noir J'irai cracher sur vos tombes (1946). Il ne sait même plus qu'il a écrit le livret d'un opéra de Darius Milhaud, Fiesta (1958), des pièces de théâtre dont Les Bâtisseurs d'empire ou le Schmürz (1959), une kyrielle de scénarios cinématographiques et des chroniques (pour Jazz Hot et Les Temps modernes).

Par contre, le trompettiste et plus encore le parolier n'ont pas déserté les mémoires: au nombre des quelque cinq cents chansons (qu'il a composées sans connaître le solfège !), on entend des farces divagantes (On n'est pas là pour se faire engueuler), des histoires tendres (Barcelone) et des leçons de morale philosophique (Le Déserteur). À la demande de Jacques Canetti (le "découvreur" de Brel et de Brassens), il chante lui-même ses "tubes" — le terme est de son invention — aux Trois Baudets. Mais la postérité lui préfère l'interprétation de Philippe Clay, Serge Gainsbourg, Juliette Greco, Pauline Julien, Mouloudji, Magali Noël, Serge Reggiani, Henri Salvador, les Quatre Barbus et les Frères Jacques.

Cinquante ans après sa disparition, tout le monde connaît Boris Vian et chacun continue de lui prêter une multiplicité inouïe de vies posthumes. "Mort ou vivant, il n'est jamais là où l'on croit, prétend sa biographe. Chanteur, il ne fut pas homme de spectacle. Polémiste, il ne fit pas oeuvre de pamphlétaire. Libertaire, il ne contesta pas l'ordre établi. Écrivain, il ne joua pas aux intellectuels et accéda au rang des classiques sans cesser d'être d'avant-garde."

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Valère-Marie Marchand, Boris Vian: le sourire créateur (Éditions Écriture, avec un CD "Vian chante Vian").