Vladimir Nabokov
Vladimir Nabokov

Lorsque Vladimir Nabokov mourut, en 1977, il travaillait à un roman qui s'intitulerait The original of Laura. Affaibli par la maladie, il avançait lentement. Aussi n'utilisa-t-il que cent trente-huit des petites fiches rectangulaires au moyen desquelles, d'habitude, il préparait le brouillon d'une oeuvre en gestation. Il avait demandé à sa femme qu'elles soient détruites si la mort venait à l'interrompre. Vera préféra les conserver dans un coffre-fort, sans les montrer à personne. Lorsqu'elle mourut à son tour, en 1991, les bristols échurent à leur fils, Dmitri Nabokov, lequel après dix-huit ans de réflexion se résolut à les publier. The original of Laura (Dying is fun) parut en 2009. La traduction française ne tarda pas. (1)

J'avais été mis en appétit par L'Affaire Laura, où Jeff Edmunds dévoile comment de savoureux pastiches de ce posthume, alors totalement inconnu, trompèrent, de l'Amérique à l'Oural, la vigilance éclairée de Nabokoviens éminents. (2)

Les cartes exhumées révèlent un photographe enregistrant des images de son propre suicide ; sa veuve les vend fort cher à un magazine "spécialisé dans le football et les faits divers diaboliques" (hybride en quelque sorte de France Football et de Détective). Cet épisode avait valeur d'avertissement. Aussi n'est-on pas étonné que le fils éditeur se justifie d'avoir transgressé le commandement du père. Ce qui surprend, dans son introduction, c'est qu'il fasse état d'un consentement recueilli "à la source même". Ses parents, selon lui, ne seraient "d'une certaine manière jamais morts", mais continueraient à vivre, "regardant par-dessus mon épaule depuis une sorte de limbe virtuel, toujours prêts à me suggérer une idée ou un conseil pour m'aider à prendre une décision vitale". Dmitri Nabokov se rend-il compte qu'il s'inspire de Pnine ? Celui-ci "croyait, faiblement, à une démocratie des fantômes. Les âmes des morts, peut-être, formaient des commissions, et celles-ci, en session ininterrompue, veillaient sur les destinées des vivants."

Adaptant son plaidoyer à la théorie de l'homunculus, cet éditeur se targue en outre de nous enrichir d'"un chef-d'oeuvre à l'état embryonnaire dont les cocons de génie commençaient à se muer en pupes ici et là" sur les fiches mises en boîte. Une pupe n'étant qu'une larve (de diptère), la métaphore ainsi filée n'est guère alléchante. Elle réduit à presque rien le travail acharné de l'écrivain. Heureusement, elle n'est pas crédible: personne n'a encore isolé et observé, en l'absence de résultat final, un embryon de chef-d'oeuvre.

L'ouvrage que l'on nous présente comme L'original de Laura n'en est pas un, bien qu'il soit fait de notes embryonnaires et que l'on prenne plaisir à passer en revue les fac-similés des fiches, un par page. Chacune de ces fiches, de douze lignes, rédigée à la main, est numérotée (selon un classement révisable) et suivie de sa traduction. Certaines sont couvertes entièrement de l'écriture régulière, par endroits fatiguée, de Nabokov. D'autres ne contiennent que quelques mots. Bout à bout, ces notes, parfois copieusement raturées, couvriraient tout au plus une trentaine de pages. Elles ne permettent pas d'évaluer la longueur que l'oeuvre accomplie aurait atteinte. Elles réclament des lecteurs capables d'aller et venir sans mal entre l'anglais et le français.

Cible de choix pour des spécialistes, échaudés ou pas, le roman esquissé n'est pas indéchiffrable au point de mériter comparaison, comme le suggère Simon Leys, avec le chef d'oeuvre inconnu du récit de Balzac. Des silhouettes s'en dégagent et s'animent. En premier lieu Flora, petite-fille d'un peintre russe émigré, fille du photographe, femme très infidèle du neurologue Philip Wild. Un de ses admirateurs, le peintre Rawitch, a transmis à Wild un roman, Laura, dont le narrateur est chargé de détruire sa maîtresse "par le fait même de dresser son portrait". Note de Nabokov sur la fiche Cinq 3: "Certains détails précis comme la façon qu'elle avait d'ouvrir la bouche tout en essuyant avec une serviette son entrejambe ou de fermer les yeux en sentant une rose inodore sont absolument conformes à l'original."

Apercevant Flora qui, sur un banc de la gare suisse de Sex, hésite à ouvrir ce livre, son amie Winny l'y encourage: "Tu vas te retrouver face à face avec toi-même [...]. Et il y a ta merveilleuse mort." Nous n'en récoltons pas plus sur cette mort, mais de notes provenant d'un manuscrit de Wild nous retenons que ce savant professeur a instruit sa pensée dans l'art de "mimer un neurotransmetteur" qui "communique à [son] propre cerveau l'ordre de [s']autodétruire".

Des objets insolites, comme les pantoufles de Flora "repliées en position foetale" ou ses mamelons pâles qui louchent, une parodie de Proust logée dans un petit-beurre accompagné de thé, certifient que nous voyageons en terres nabokoviennes. Le passage le plus abouti nous conduit sous les menthes, campanules et genévriers du porche cannois où Flora sacrifie sa virginité à un ramasseur de balles de tennis, âgé comme elle de quatorze ans: "Elle remarqua avec un intérêt placide la difficulté qu'éprouvait Jules à glisser un fourreau de taille junior sur un organe qui paraissait anormalement robuste et qui, en érection, avait la tête tournée légèrement de côté comme s'il appréhendait de recevoir une claque de revers..." Nabokov avait ajouté: "au moment décisif", puis il raya ces trois mots. L'ouvrage les conserve, raturés proprement.

Il est probable que Nabokov, en interdisant la publication de l'ébauche, voulait empêcher, entre autres, que ses biffures ne concurrencent fâcheusement le gommage de Wild par lui-même, qui s'annonçait comme un thème majeur de l'oeuvre et un reflet d'autres disparitions. Or, c'est exactement ce qui se produit, car à chaque page ou presque nous sommes attirés, intrigués, par des ratures, des surcharges plus ou moins grasses, des mots ajoutés, parfois entre crochets. Sur la fiche quadrillée qui ouvre, puis ferme, l'ouvrage extirpé du tombeau, s'alignent uniquement les infinitifs: effacer, supprimer, gommer, biffer, éliminer, rayer, oblitérer. Un huitième allongeait la liste. Nabokov l'ayant biffé, il demeure néanmoins, mais (plaisanterie non intentionnelle) illisible.

Il est facile de relever, dans cet Original de Laura, des échos de romans antérieurs, de Lolita en particulier. On y croise un Anglais d'âge mûr, chauve, nommé Hubert H. Hubert ; on y fait connaissance, parmi les souvenirs de Wild, d'une Aurora Lee que chacun rapprochera d'Annabel Lee, la fillette dont Humbert Humbert avait été désespérément amoureux dans son enfance. L'inconvénient de ce jeu (inévitable sur un chantier semé d'embûches où le lecteur, lâché sans carte et sans boussole, se raccroche à ce qu'il connaît) est de rattacher, contre le désir de l'auteur, le scénario incomplet du roman inachevé à l'oeuvre célèbre naguère scandaleuse. Le fils préfacier s'attardant sur Lolita, le traducteur en son prière d'insérer désignant Nabokov comme "l'auteur de Lolita", ajoutent à la confusion. Plus instructif eût été de confronter la moue de Flora "utilisant la serviette pour essuyer ses cuisses après le retrait permis" à l'"expression bizarre, hautaine et morne [qui] passa sur le visage d'Ada" lorsqu'elle comprit que Van avait aperçu "la mousse noire qui ombrait [son] pubis".

Rien hélas, dans l'esquisse qui malgré elle usurpe son titre, ne s'apparente aux émoustillantes comparaisons, aux chatoyantes et troublantes images qui font de Ada ou l'ardeur un incomparable chef-d'oeuvre. Le scénario n'accède pas au statut de brouillon. Les indications que Nabokov y a semées pour son travail ultérieur ne permettent pas de détecter à quel champ magnétique il se préparait à soumettre ingrédients et personnages. Les métaphores se décident à peine à pointer, tels les seins d'une jeune et maigre poitrine. L'éditeur a beau s'échiner à nous convaincre, on n'entrevoit pas le roman achevé entre les lignes des fragments.

Il est entendu que Laura naîtra de Flora. Nabokov note que ce dernier nom "semble avoir été fait expressément pour qu'un autre soit modelé sur lui par un artiste prodigieusement chanceux". Quelques fiches plus loin, nous voici brièvement en présence de Flaura. Le voisinage d'Aurora ne saurait lui faire du tort, mais les jeux de mots en lesquels Nabokov est passé maître ne fournissent pas les universelles clefs de son oeuvre. Nous grappillons qu'il ne souhaite pas seulement introduire Flora dans un livre, mais l'identifier "à un livre ardu non encore écrit, à demi écrit, récrit". Nous découvrons que "son exquise structure osseuse s'insinua [...] dans un roman — devint en fait la structure secrète de ce même roman, servant de support en plus à un certain nombre de poèmes." Bien malin qui nous exposera, au vu des fiches de L'Original (ou L'auriginal ?) de Laura, selon quelle alchimie Nabokov aurait mené à bien la métamorphose.

Ce qui est certain, c'est qu'il y aurait eu des vers dans ce livre. Une fiche paraît laisser prévoir un poème au moins. Le prénom de la personne chantée par Pétrarque s'en serait trouvé plus à son aise que dans l'ébauche, où nombres et rimes brillent par leur absence. Depuis longtemps, Nabokov jouait avec ce prénom. "Et quand Pétrarque s'éprit follement de sa petite Laure, lit-on dans Lolita, celle-ci n'était qu'une nymphette blonde de douze ans courant dans le vent au milieu d'un nuage de pollen et de poussière, fleur en fuite, sur la plaine splendide que l'on apercevait des collines du Vaucluse." Sans nous appesantir sur le triangle que forment cette fleur, Flora et la Florence de Béatrice, consultons l'infirmière de la fin de Lolita. Elle s'appelle Mary Lore. Son père est Basque. Humbert l'imagine rêvant d'Oloron ou séduisant une brebis. De toute évidence, Nabokov, explorateur averti des écrivains français du temps (ou peu s'en faut) de Pouchkine, était familier du Mirabeau d'Erotika Biblion, où l'on apprend que "tous les pâtres des Pyrénées sont bestiaires", et de L'Éducation de Laure, où un père instruit voluptueusement sa fille dès qu'elle a atteint l'âge de onze ans. La soeur de Laure partage ses plaisirs. Elle se prénomme Lucette, comme la soeur d'Ada.

Dying is fun serait plus justement traduit par C'est amusant de mourir. Ce sous-titre (qui aurait disparu de l'oeuvre terminée) ne fait pas allusion uniquement aux expériences délicieuses d'auto-dissolution de Wild. Dmitri Nabokov s'abstenant de l'expliquer, insistant sur les souffrances de son père à l'hôpital, le lecteur risque d'en déduire que l'écrivain l'opposa, tel un exorcisme, à la douleur qui précéda sa mort. Dying is fun en réalité confirme le lien avec Pétrarque, par l'intermédiaire de Pouchkine. Lorsqu'il se mit à L'original de Laura, Nabokov venait de réviser sa traduction anglaise d'Eugène Onéguine, accompagnée d'un volumineux commentaire. En épigraphe au chapitre six, Pouchkine avait placé (concernant un pays nordique et froid qui à ses yeux n'était pas l'Allemagne, comme pour Pétrarque, mais la Russie) deux vers du chant XXVIII du Canzoniere: "Là, sous des jours nébuleux et brefs, / Naît une race à qui la mort n'est pas douloureuse." Quelque peu tronquée, la citation ne s'accorde que mieux au rêve de Wild: "le suicide mué en plaisir", donc à L'original de Laura, s'il avait existé.

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Notes

1) Vladimir Nabokov, L'original de Laura (C'est plutôt drôle de mourir), traduit de l'anglais par Maurice Couturier, Gallimard, 2010.

2) Jeff Edmunds, L'Affaire Laura, précédé de L'original de Laura: un premier regard sur le dernier livre de Nabokov, par Michel Desommelier, Cherche-bruit, 2010.

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Adrien Le Bihan (Du même auteur: Vladimir Nabokov dans l'ombre de John Shade, Sigila, numéro 16: L'ombre, automne - hiver 2005).