Ron Mueck
Ron Mueck

L'artiste australien Ron Mueck expose pour la première fois une partie de son oeuvre à Paris et le succès, en cet hiver 2005-2006, est total. Depuis plus d'un mois les parisiens se rendent en foule à la Fondation Cartier pour l'art contemporain afin d'y voir les cinq nouvelles pièces très singulières qu'il a spécialement créées pour cette exposition qui ne laisse personne indifférent.

Du couple couché en chien de fusil (Spooning Couple) aux deux petites vieilles dames dont les bas tirebouchonnent sur les chevilles (Two Women) en passant par le géant nu assis sur un tabouret (Wild Man), la femme s'éveillant sous sa couette de lit (In bed) ou l'immense visage d'une femme noire accroché sur le mur blanc (Mask III), chaque sculpture étonne, trouble, fascine, émeut, inquiète. Ces créatures plus vraies que nature, quasi en chair et en os et animées d'un souffle humain, nous semblent aussi familières qu'étranges. Elles appartiendraient à notre vie quotidienne ne serait leur taille et une vague étrangeté qui s'en dégage, provoquant un léger malaise et une attirance magnétique en même temps. Le visiteur a une irrésistible envie de toucher ces sculptures charnelles composées de fibre de verre et de silicone puis minutieusement peintes qui atteignent à une ressemblance presque parfaite avec les corps d'êtres humains, jusque dans les moindres signes de vie (plis, pores, rides et rougeurs de la peau, transpiration, pilosité, vaisseaux sanguins bleutés, humidité des yeux,...).

Mais si le réalisme des textures attire, c'est la taille des sculptures qui étonne le plus, sensation en elle-même surprenante puisque la sculpture, depuis toujours, est rarement à l'exacte échelle humaine. Aucune pièce de Ron Mueck n'est également à l'échelle normale du corps humain. Elles peuvent aussi bien être géantes (6,50 m pour la femme dans son lit, 2,85 m pour l'homme nu, 1,55 m pour le visage noir) que miniatures (80 cm de haut pour les petites vieilles, 60 cm pour le couple). Ces êtres si proches et si différents prennent la taille des personnages géants ou lilliputiens des fables et des contes philosophiques type Le petit Poucet, Gargantua ou Micromégas. C'est cette ambiguïté entre le réalisme des créatures et leur échelle de représentation qui provoque une sensation étrange chez le spectateur, comme s'il ne pouvait plus décider s'il se trouve dans le monde réel et normal ou dans un monde totalement factice et fantasmagorique relevant d'un autre espace. Plus profondément les poses et attitudes, par leur intimité avec celles de nos vies quotidiennes, et les expressions d'intériorité des personnages — insondables souvenirs, regards perdus, pensives inquiétudes, solitudes moroses, la psychologie étant passée sous le même pinceau hyperréaliste que la chair — renvoient sourdement à une sorte de métaphysique quelque peu morbide et une vision pessimiste de l'humanité, ou du moins à des sentiments très paradoxaux tels que par exemple la compassion ou la mélancolie. La grande exposition Mélancolie qui se tient en ce moment-même au Grand Palais présente d'ailleurs une autre scuplture de l'artiste intitulée Big Man, un gros corps nu tapi dans un recoin du parcours. Les statues de chair de Ron Mueck nous touchent en exprimant l'émouvante fragilité de l'homme, fragilité de son corps mais aussi fragilité de son âme triste de la condition humaine et de la présence de la mort.

Ron Mueck est né à Melbourne en 1958. Il vit en Grande-Bretagne où il a d'abord travaillé pour le cinéma et la télévision, créant notamment les marionnettes de la célèbre série du Muppet Show avant de fonder sa propre entreprise de fabrication de mannequins pour la publicité. C'est le collectionneur, galeriste, marchand d'art et magnat de la publicité Charles Saatchi qui, après avoir découvert sa sculpture de Pinocchio, l'a lancé sur la scène internationale de l'art contemporain lors de la retentissante exposition Sensation de Londres en 1997. L'artiste australien y présentait Dead Dad, la sculpture copie conforme, nue et rétrécie, du corps cadavérique de son père qui venait de mourir. Il a ensuite exposé dans de nombreux pays et la Biennale de Venise de 2001 a consacré ses travaux de sculpteur hyperréaliste en présentant entre autres le saisissant Boy, un gigantesque jeune garçon de cinq mètres de haut en position accroupie, sorte de réplique contemporaine au Penseur de Rodin.

• Exposition Ron Mueck, Fondation Cartier 261 boulevard Raspail 75014 Paris, Tél: 0142185660. Ouvert du mardi au dimanche de 12h à 20h, jusqu'au 19 février 2006.