Roland Llinares

La double nature du désir (1), ou de la liberté ne vient-elle pas résoudre le problème du conflit entre désir et liberté ? En effet, si le désir et la liberté étaient tous deux seulement empiriques, il faudrait opposer sur le même terrain la force du premier à celle de la volonté qui anime la liberté, le déterminisme d'une force obscure à la liberté consciente. Sur le versant logique ou formel qui correspond à ces deux instances, on pourrait dire qu'il y a contradiction entre les deux. Selon le principe de contradiction, deux propositions sont contradictoires lorsque l'une est vraie et l'autre fausse. Dans ces deux domaines qui se correspondent, entre le désir aveugle et la volonté libre, il faudrait choisir. Mais qui l'emporterait alors sur ce sol empirique, sinon une plus grande force physique sur l'autre, celle du désir enracinée dans la libido et les déterminismes neuro-physiologiques du corps ou bien celle d'un tempérament qu'on identifie habituellement à une "force de caractère" ? Rien ne saurait le dire avec certitude. Probablement, tantôt l'une de ces deux forces aurait le dessus, tantôt l'autre, en fonction des circonstances extérieures. Mais alors qu'en est-il d'une liberté conditionnée ? Pas de choix possible pour une telle liberté, empirique, relative, conditionnée, conditionnelle, soumise aux aléas des forces en présence. Pour que le choix puisse avoir lieu, il faut et il suffit, après délibération, que la volonté s'engage d'un côté ou de l'autre. Autrement dit, la volonté éclairée par la raison décide de manière absolue soit d'aller dans le sens du désir, soit de s'y opposer, même si en s'opposant à telle inclination du désir, elle doit abandonner un plaisir convoité.

En résumé, la liberté n'est vraiment libre que si elle est éclairée par la raison et si elle est radicalement, essentiellement absolue, indépendamment des conséquences empiriques et relatives de son choix. En se particularisant, la liberté absolue se relativise. Mais sans cette absoluité essentielle de la liberté, il n'y aurait ni choix, ni liberté du tout. Pour employer le vocabulaire kantien, nous dirons que la liberté est nécessairement transcendantale et que c'est à cette condition qu'elle peut se relativiser dans le monde sensible. Qu'en est-il maintenant de l'essence du désir ? Nous savons qu'elle est double mais est-elle comme la liberté, transcendantale, ou seulement empirique ?

En recourant à la mythologie, Platon a répondu — nous l'avons déjà observé (1). D'une part, dans Le Banquet, le désir n'est autre qu'Eros, fils de Pénia, la mère, ou Pauvreté et de Poros, le père, la richesse ou Ressource. Eros, est un être de chair et de sang. Le désir est en ce sens essentiellement érotique. Il n'a pas la spiritualité de Philia et encore moins d'Agapè. Par ailleurs, dans le Phèdre, Platon a tendance à situer le désir dans l'épithumia, source des passions. Mais compte tenu de l'essence double du désir, et de sa tendance bipolaire tantôt à s'abaisser dans les choses vulgaires, tantôt à s'élever vers le Souverain Bien, il convient mieux, nous semble-t-il, de le situer dans la partie médiane entre le Noùs et l'Epithumia, c'est-à-dire dans le Thumos. Ainsi, dans l'allégorie de l'attelage ailé du Phèdre, c'est le cocher qui conduira correctement ou non ses deux chevaux, le rétif et le docile, selon l'usage qu'il fera de son désir symbolisé par le cheval rétif, le serviteur des passions (et des "pulsions", dans le langage moderne), ou celui de la raison.

Pour conclure, concernant la nature essentielle du désir, elle est à la fois double et empirique. Il appartiendra donc à la liberté qui elle a ce double caractère d'être transcendantale et empirique, de contrôler le désir. Elle a donc sur le désir cet avantage alors que, a contrario, si le désir l'emporte sur la liberté et l'aliène, nous savons par avance que cela viendra d'une défaillance de la volonté par elle-même essentiellement bonne. (2)

L'opposition entre désir et liberté nous ouvre deux mondes situés en nous-mêmes. En suivant la démarche de Kant dans la troisième section des Fondements de la Métaphysique des Moeurs, nous essaierons de découvrir ces deux mondes qui définissent la nature humaine.

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Notes

1) Cf. le texte Du désir.

2) La volonté bonne (ou la bonne volonté). On dit parfois d'un individu qu'il fait preuve de "mauvaise volonté". C'est faire un mésusage du terme de volonté car celle-ci ne peut être que bonne. Il faudrait donc dire que cet individu , par faiblesse de caractère, a substitué à sa volonté une inclination mauvaise de son désir.