Roger Gilbert-Lecomte
Roger Gilbert-Lecomte

Poète et prosateur, Roger Gilbert-Lecomte est né à Reims le 18 mai 1907.

Les poèmes qu'il compose vers l'âge de quatorze ans témoignent déjà d'une sûreté de vision étonnante. Un peu plus tard, avec ses amis du lycée de Reims — René Daumal, Pierre Minet, Roger Vailland — il forme le groupe des "Phrères simplistes" basé sur l'exercice de la révolte et de l'humour. Ce que nous en connaissons à travers les Lettres à ses amis (édition posthume, 1958) de Daumal et le Petit théâtre (1958) de Daumal et Gilbert-Lecomte prouve une merveilleuse liberté d'esprit et l'abandon radical à ce qu'on pourrait appeler, faute de mieux, le génie de la jeunesse.

Vinrent ensuite des expériences plus systématiques et plus dangereuses: la drogue, le dédoublement, la médiumnité, qui permirent à Gilbert-Lecomte et à Daumal de jeter les bases de cette "métaphysique expérimentale", dont le souci ne devait plus cesser de hanter leur vie et dont on retrouve l'obsession dans Morphée ou l'Empoisonneur public.

Après avoir commencé ses études de médecine, Roger Gilbert-Lecomte y renonce brusquement pour se consacrer à ses recherches et à l'écriture. Il a vingt ans; il est extrêmement beau et comme auréolé de son génie: les milieux littéraires parisiens s'ouvrent immédiatement à lui. Tout en jouant avec ce succès, il est ailleurs, tourné vers ce centre où s'élaborent la vie et la connaissance. En 1928, il lance le premier numéro d'une revue, Le Grand Jeu, qui sous sa direction et celle de Daumal va essayer de pousser dans toutes les directions mentales possibles les expériences commencées à Reims.

Parallèlement au Surréalisme, Le Grand Jeu apporte un esprit plus nouveau encore, une volonté excessive de débordement de la pensée traditionnelle. L'entreprise se poursuit jusqu'en 1930 puis échoue: la voie est ouverte, mais elle doit passer d'abord par la solitude. En 1933, intervient la rupture avec Daumal, sans doute l'évènement le plus douloureux de Roger Gilbert-Lecomte qui, de plus en plus adonné à la drogue, commence son terrible périple de douleur et de misère, tout en se dirigeant vers son génie le plus profond.

En 1929, il a publié, avec une introduction, la Correspondance inédite d'Arthur Rimbaud: il donne ensuite les poèmes de La Vie, l'Amour, la Mort, le Vide et le Vent (1933) et un court essai: Sima, la peinture et Le Grand Jeu (1933), puis c'est le silence. Il ne cesse cependant d'écrire. Il accumule notes et projets en vue d'un grand livre intitulé Retour à tout, mais la mise en forme ne vient pas, l'angoisse est plus forte que la parole. Comme Rimbaud, Gilbert-Lecomte refuse d'être une main à plume; il ne note que des éclairs, mais ils sont fulgurants et composent tout de même une oeuvre, ainsi que le prouve la publication de Testament, sorte de panorama de sa pensée et de sa poésie.

Ces fragments parlent d'ailleurs le langage même de notre être, langage conquis à force de renoncement, de dépossession, de douleur, et qui de plus en plus fait figure d'exemple. Dépouillé de tout: de sa séduction, de son succès, de sa "gloire", Roger Gilbert-Lecomte meurt le 31 décembre 1943 à l'hôpital Broussais, dans la misère, âgé de trente-six ans. Il a atteint le fond d'où sa parole, scellée de son vivant, commence à rayonner sur l'avenir sans qu'il ait à la compromettre.

Son Oeuvre complète a été publiée: Correspondance en 1971, Prose en 1974 et Poésies en 1977.

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Réf.: Alain et Odette Virmeaux, Roger Gilbert-Lecomte et Le Grand Jeu (Éditions Belfond, Paris, 1981).