William H. Gass
William H. Gass

Après son monstrueux Tunnel (Le Cherche Midi, 2007) qui longtemps fut un mythe, un "work in progress" de plus d'un quart de siècle, William Gass nous livre avec une étonnante rapidité un recueil de quatre récits.

Les trois premiers ont un commun des personnages solitaires, usés. La "voyante extra lucide" disparaît en elle-même, "malade" de l'incompréhension de son mari. Car loin de "l'essence astrale", "la matière seule n'avait aucun sens". Autant le portrait de la pauvre hallucinée est ici pathétique, autant la dénonciation des illuminismes qui s'emparent des esprits faibles est cruelle. Autre délaissée, Emma veut fuir la réalité sordide et "s'ensevelir", moins dans l'anorexie, que "dans un vers" de la poétesse Elizabeth Bishop. La tragique créature, acculée par sa folie au parricide, est un peu la soeur, également incomprise et incompréhensible, de la précédente anti-héroïne de William Gass. Quant au comptable du troisième récit, lui aussi délaissé, un brin déglingué, il va parvenir à trouver une assomption plus modeste et moins dangereuse, quoique trop passagère. Examinant la bibliothèque d'un motel, il y trouve la vacuité d'une littérature jadis à la mode, avant de rencontrer une Chambre d'hôtes parfaite. L'une a trouvé des poèmes idéaux, l'autre un lieu qui donne un sens ultime à sa vie par sa qualité d'oeuvre d'art aux détails nombreux.

En effet, au réalisme cartésien répond la sonate (en trois mouvements) de l'écriture postjoycienne. Monologue intérieur et courant de conscience balisent la découverte du personnage par son créateur qui en affirme la fiction. Au-delà de la satire du vulgum pecus américain, l'oeuvre d'art est le moyen et la fin. N'en doutons pas, les épiphanies des deux derniers personnages sont aussi les reflets de l'esthétique littéraire de l'auteur.

Plus ambitieux encore, le dernier récit, bien qu'animé par un personnage fondamentalement malheureux, est très différent. Un jeune homme devient Le maître des vengeances secrètes, jusqu'à imaginer, dans un "pamphlet", une fosse où enfermer délinquants et criminels pour que le public les arrose d'urine. Cette "modeste proposition" (notons l'allusion à Swift) permettra d'effacer "les taches maculant leurs âmes morales". L'angoisse sexuelle, la religiosité obscurantiste et le ressentiment se parent de philosophie sur les justiciables et le châtiment, faisant de lui un artiste de la vengeance, un "gourou" inventeur de religion. L'infamie régressive du justicier dépasse alors celle du criminel, dans un égarement moral pire que l'immoralité de ceux que l'on punit. Heureusement, depuis la vengeance primitive (sept fois le prix du sang) en passant par le talion (oeil pour oeil et dent pour dent) la justice moderne a progressé jusqu'à la capacité de comprendre et de pardonner pour rédimer, si possible, jusqu'au plus infâme.

Une Amérique aux pulsions bestiales intellectualisées et sacralisées est ici dépeinte, quoique sans préjudice pour une Amérique éclairée que William Gass prétend bien incarner. Non sans cohérence avec son Tunnel, dont le narrateur rédige un opus monstrueux sur "Culpabilité et innocence dans l'Allemagne de Hitler" et qui explore le "fascisme du coeur"...

Après un pavé que les lecteurs hésitent à ranger entre le rayon de l'étouffant illisible et celui de l'oeuvre géniale, l'écriture virtuose des récits du vieil écrivain permet alors l'assomption d'un conte philosophique inquiétant, d'un apologue politique des plus brillants.

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William H. Gass, Sonate cartésienne et autres récits (Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marc Chénetier, Éditions Le Cherche Midi).