la République des Lettres

Joseph Kessel

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Joseph Kessel

Joseph Kessel : Les Grands naufragés.

Par Joseph Kessel / La République des Lettres, vendredi 05 février 2010.

Mesdames, Messieurs,
Ce que je vous propose aujourd'hui n'est pas de faire une étude de l'émigration russe en France. Loin de là: nous avons une heure, et il nous faudrait des journées.
Un phénomène historique de cette ampleur exige une documentation, des développements auxquels nous ne pouvons prétendre. Le déplacement forcé et brutal de centaines de milliers d'hommes et de femmes de toutes classes, de toutes cultures, de toutes fortunes et de tous âges; leur migration à l'autre bout de l'Europe, sans ressources, sans protection consulaire, sans langue; les colonies agricoles, industrielles qu'ils ont fondées; leurs journaux, leurs livres, leurs temples, leurs clans politiques, leurs sociétés d'entr'aide et de soutien...Vous voyez quel serait le champ démesuré d'une pareille enquête...
Le nôtre, ce soir, si vous le voulez bien, se bornera au milieu russe de Paris que je connais, et principalement aux individualités marquantes que j'y ai fréquentées. J'espère que ce champ sera assez fertile en intérêt, en couleurs, pour faire excuser sa modestie. Et peut-être, des faits singuliers, des personnages dont on approche les réactions sans intermédiaire, charnellement pour ainsi dire, nous révélerons des traits qui les dépassent, qui s'appliquent à beaucoup d'autres, nous entoureront de l'atmosphère d'une vie étonnante et inconnue.
Avant d'essayer de peindre les personnages curieux ou fascinants que j'ai connus, sur le vif, au coeur de la colonie russe de Paris, il me semble -- malgré toute la répugnance que je puis avoir à parler de moi en public -- il me semble que je dois dire quels moyens et quelles armes j'ai eus pour cette investigation. Ainsi seulement on comprendra sa véritable portée et son caractère propre.
Ce n'est pas volontairement, par curiosité personnelle ou professionnelle que j'ai appris ce que je sais des gens dont je vais parler. Cette connaissance s'est formée lentement, au hasard, par le concours naturel des circonstances. Je n'ai pas "étudié" les Russes de Paris. J'ai vécu parmi eux comme on respire, car, en vérité, je suis l'un d'entre eux. Plus ancien, seulement, et mieux assimilé, c'est tout.
Certes, je vis en France depuis l'âge de dix ans. J'y ai fait toutes mes études. Je me suis battu pour elle aussi tôt et aussi bien que j'ai pu le faire. Ma culture est française. Mes horizons sont français. Mais je parle le russe comme les Russes, et certains de mes amis ajoutent que je bois la vodka comme ils le font parfois.
J'ai pris vraiment la première conscience de moi-même vers l'âge de six ans, sur les bords de l'Oural, cette rivière qui sépare l'Europe de l'Asie, dans la ville d'Oranbourg. Cité de Cosaques, lieu d'échanges où le troc existait encore pour les caravanes venues des steppes de Tachkend et de Samarkand, cernée de faubourgs tartares, semée d'églises aux bulbes d'or et de mosquées aux minarets blancs, Oranbourg m'a nourri, dans cette enfance qui marque si fort toute la vie, d'espace sans fin, de rêves asiatiques, de libre sauvagerie.
J'ai vu les files de chameaux et de caravaniers nomades bien avant d'avoir aperçu une automobile. Les voltiges démoniaques des cosaques me paraissaient plus naturelles qu'un match de rugby. Je regardais sans étonnement des ivrognes en haillons sortir d'un débit avec une bouteille de vodka d'une capacité de plus de deux litres, en faire sauter le bouchon d'une tape inimitable, et la boire jusqu'au fond, les jambes écartées, en regardant le ciel, puis s'endormir à peu près nus sur la neige, par un froid qui variait de vingt à trente degrés.
Troïkas et traîneaux, cloches orthodoxes et clochettes d'attelage, jurons effroyables, chants d'église, bottes de feutre, touloupes, chaussons d'écorce, samovars, maisons toujours ouvertes à l'hôte, pogroms, moujiks se mettant à genoux chaque fois qu'ils passaient devant la cathédrale, processions mystiques suivant les icônes à travers les rues, je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir et réentendre tout cela.
J'ai porté l'uniforme de collégien russe, qui mettait des pantalons longs, des vareuses, des ceinturons et des casquettes militaires, à des enfants de dix ans.
Depuis, sans doute, je ne suis plus retourné en Russie proprement dite, mais ce que je viens de dire montre que j'ai été imprégné par elle pour toujours.
Excusez, je vous prie, ce trop long préambule. Il a simplement pour objet de vous introduire auprès de quelques grands émigrés russes comme des familiers, et auprès de certains d'entre eux comme des amis.
Le cyclone disperse à la fois des feuilles, des arbres et des toits. Ainsi, la révolution russe a chassé devant elle, pêle-mêle, du plus humble au plus illustre de ceux qui voulaient lui résister. La plus grande partie de ces rescapés d'un immense naufrage après de longues stations soit à Constantinople, soit en Finlande, soit en Europe Centrale, est venue se réfugier en France.
Dans cette poussière, cette confusion, ce chaos de fonctionnaires, d'officiers, d'avocats, de médecins, d'hommes d'affaires et d'hommes politiques, de grands seigneurs, de Cosaques et d'artistes, je choisirai des individualités qui étaient déjà marquées chez elle par la gloire, leur nom, leur caractère ou leur chance, et que j'ai pu approcher d'une façon assez intime à Paris.
Si vous le voulez bien, suivant une pente naturelle de l'esprit, je commencerai par ceux qui me sont les mieux connus et les plus chers.
Il en était un dont je me souviens tout d'abord avec une mélancolie profonde, parce qu'il n'est plus et que son ombre vient me hanter souvent amicale, ironique et hautaine. Il s'appelait Serge de Diaghilev.
Comme vous le savez, il fonda et soutint pendant vingt ans de son génie magnifique cette extraordinaire entreprise qu'étaient les Ballets Russes. Ses peintres, ses danseurs, ses chorégraphes, ses musiciens bouleversèrent l'esthétique d'avant-guerre. La paix venue, il continua son effort de renouvellement perpétuel. Chaque année, il apportait sa moisson d'oeuvres hardies, montées avec un goût violent et sûr, exécutées par la troupe dont il avait fait un miracle d'abnégation et de discipline.
Où trouvait-il l'argent, les forces, les ressources spirituelles nécessaires à cet effort errant ? Jusqu'à présent, c'est un secret pour moi.
Je l'ai vu souvent, à chaque soir des Ballets, dans les dernières années de sa vie. Il était toujours nonchalant, détaché de tout en apparence, et ne semblait faire attention qu'à ceux qu'il honorait de son amitié. Raffiné comme un chat dans ses mouvements, grand seigneur jusque dans les terribles cruautés qu'il prononçait d'une voix exquise avec un léger accent donnant une valeur singulière à ses paroles, il n'avouait qu'une passion: celle des vieux livres russes aux enluminures naïves et sauvages dont il faisait patiemment collection.
Un soir, pourtant qui était la veille d'une de ses répétitions générales, il me dit brusquement:
- Je voudrais être plus vieux de vingt-quatre heures !
Je le regardais avec une surprise non dissimulée, tellement cette sorte de cri s'alliait mal à son sourire blasé, distant, un peu cruel.
Il ajouta alors:
- C'est chaque fois la même chose. Avant un nouveau spectacle, j'étouffe de peur. A Paris surtout. Ma paix intérieure dépend de Paris, sans parler du succès matériel.
Son visage, lorsqu'il parlait ainsi, avait pour quelques secondes trouvé une unité. Ce phénomène chez lui était très rare. Car ses cheveux avaient la particularité d'être d'argent d'un côté, et très noirs de l'autre. Cela lui faisait une moitié de visage d'homme âgé, et une moitié d'une étonnante jeunesse. De là venait un charme inquiétant, qui tenait de la sorcellerie. Les deux moitiés de ce visage étrange ne se fondaient que dans les moments où il exprimait un sentiment essentiel.
Il en était encore ainsi lorsqu'il parla de la Russie, de sa Russie, celle des aristocrates, des barines fastueux, des vastes propriétés, des fêtes presque insensées. Il ne disait jamais simplement: "Le Tsar", ou même "Nicolas II". Il disait toujours "Sa Majesté", comme si rien n'avait été changé dans son pays, comme si la tuerie des calherino-slaves n'avait pas eu lieu.
Le même anachronisme pieux régnait dans sa troupe. Je me souviens d'un entracte pendant une répétition au Théâtre Sarah Bernhardt. Des danseuses en costume de travail, c'est-à-dire en maillot, se reposaient dans le grand hall d'entrée. Daguieleff, avec une sévérité impitoyable, critiquait les mouvements qu'elles venaient d'effectuer. Elles écoutaient cette voix hautaine et courtoise, cette voix de maître, dans un silence tellement nourri d'attention, de respect et de crainte, quelles ne virent pas la porte capitonnée s'ouvrir et entrer la princesse de Monaco (1) avec son mari d'alors, Pierre de Polignac (1).
J'avais connu Polignac six ou sept ans auparavant, à Pékin. Je m'avançais vers lui, la main tendue, lorsqu'une phrase brève m'arrêta. Daguieleff disait:
- Eh bien, Mesdames, vous ne voyez donc pas Leurs Altesses ?
Une confusion sincère couvrit les jeunes visages, et toutes les danseuses s'lignant soudain, firent en maillot la révérence de cour prescrite.
C'étaient bien les Ballets russes, russes d'ancien régime.
Quand je pense à d'autres émigrés russes éminents que j'ai plus ou moins fréquentés, je vois aussitôt une mince figure toujours souriante, encadrée d'une barbe qui commence aux oreilles, s'étire en un mince et strict filet jusqu'au menton, et se termine en une pointe de faune. A l'intérieur de cette lisière soigneusement entretenue éclatent des joues roses, et des yeux bleus, petits, pétillants de gaieté, de plaisir de vivre. Un corps admirablement musclé et proportionné soutient cette tête de satyre ingénu. Le tout appartient au peintre Alexandre Yacovleff.
Son nom vous est certainement familier. Entre les expositions qui ont sacré son talent puissant, ses sanguines qui sortent de la toile comme des bas-reliefs, il a suivi les deux grandes expéditions Citroën: celle du Centre-Afrique (3) et celle du Centre-Asie (4), et en a rapporté des études qui ont été reproduites partout.
Ce grand voyageur, je l'ai connu sous le signe du voyage. D'une façon tout à fait imprévue d'ailleurs.
C'était en 1919. Je revenais démobilisé de la Sibérie Orientale, où le hasard des armes m'avait fait vivre quelques semaines d'un intérêt prodigieux, et d'une violence démente. Je retournais vers la France sans trop me presser, puisque mon uniforme de lieutenant aviateur me valait de voyager gratuitement, et que j'avais du crédit chez tous nos consuls. J'avais passé une dizaine de jours pleins de charme à Pékin, et avais pris le train pour Shanghai. A une halte, je remarquai sur le quai un homme jeune coiffé d'un très large chapeau de feutre, et le visage allongé par une petite barbe aigue. Il attira fortement mon attention, surtout parmi les Chinois hurlants, chargés de bagages incroyables et de marmaille qui grouillaient le long de la gare.
A sa coiffure, à ses favoris étroits, je décidai que cet homme devait être Mexicain. Puis le convoi s'ébranla, et je ne pensai plus à lui. Je le revis au wagon-restaurant. Il était placé à quelques tables de la mienne, et lisait un livre que je ne pouvais voir. Dans la rangée où il se trouvait assis, il avait pour voisines deux Américaines au verbe haut, aux gestes décidés. Le repas était à peu près achevé lorsque l'une de ces jeunes femmes se penchant, par hasard sans doute, du côté de l'homme à la barbiche jeta un coup d'oeil sur son livre. Aussitôt, elle l'interpella dans un russe presque sans accent.
Son voisin eut un tressaillement de surprise pareil au mien, mais se reprit vite et répondit avec amabilité. J'appris ainsi qu'il était Russe, qu'il avait reculé devant la Révolution en Sibérie, puis au Japon, et que de là il avait gagné la Chine, en attendant de partir pour l'Europe. Les deux jeunes femmes, elles, habitaient l'Amérique depuis leur enfance, et faisaient en Extrême-Orient un voyage d'agrément.
A la halte suivante, celui que j'avais cru Mexicain, prit congé de ses interlocutrices imprévues, et descendit faire les cent pas sur le quai. Ce fut là que je le rejoignis et lui dis dans sa langue maternelle:
- Permettez-moi de me présenter.
Je me souviens nettement de sa stupeur. Lui aussi, d'ailleurs, car nous en parlons quelquefois encore. Il fit une sorte de bond en arrière, et resta muet pendant quelques secondes.
"Tu comprends, me dit-il par la suite, les Américaines, déjà, cela m'avait démonté, mais que tout à coup, sur un quai chinois, un officier français m'aborde en russe, il y a de quoi donner une maladie de coeur !"
Nos premières phrases se ressentirent de cette stupéfaction. Puis la conversation se noua naturellement, et je sus que mon pseudo-mexicain était de Saint-Pétersbourg, qu'il était peintre, et qu'il allait passer huit mois sous la tente en Mongolie afin de travailler.
Quand Alexandre Yacovleff arriva à Paris, je ne savais pas du tout que c'était le voyageur du train chinois. Mais il me suffit de le rencontrer chez des amis communs, pour le reconnaître aussitôt, et j'eus la joie d'écrire le premier article qui ait paru su lui en France.
Il n'avait pas changé durant cette année de solitude dans les plaines mongoles. Il n'a pas changé depuis, c'est-à-dire depuis quatorze ans. Cette invulnérabilité triomphante au temps, Yacovleff la doit à un entraînement physique quotidien et sans défaillance.
- J'aime les beaux corps, m'a-t-il dit plus d'une fois, je leur dois des plaisirs incessants, les plus grands que je puisse avoir, ceux de l'oeil, il faut au moins que je tâche de maintenir le mien dans une forme possible.
Il nage comme un poisson. Il fait des acrobaties de désossé. Nous avons passé quelques jours ensemble au bord de la mer. La plage et l'eau étaient pour lui comme des pistes de cirque.
La volonté inflexible qu'il emploie à cultiver son corps, il en use avec plus de rigueur encore pour son travail. Il peint chaque jour et dès huit heures du matin. Vous entendez bien: chaque jour, et dès huit heures. Parfois, je le plaisante sur cette manière de bagne pictural, et je lui rappelle que le chevalet autrefois était aussi un instrument de torture. Yacovleff sourit alors, de ce sourire enfantin qui fait valoir ses dents si blanches dans sa barbe de faune, et répond simplement:
- Il faut bien que je respire !
Son atelier, situé dans une sorte de phalanstère de peintres de la Cité Junot, a l'austérité d'une cellule. Contemplant son lit étroit, dur, inhospitalier, et pensant à l'image sensuelle que l'on se fait volontiers de la vie des artistes, je lui demandai:
- Mais comment fais-tu quand tu n'es pas seul, la nuit ?"
Yacovleff jeta sur sa couchette un regard attendri et murmura doucement:
- C'est pour éviter pareille éventualité que j'ai conçu mon lit de cette manière. Ainsi je suis sûr de ma culture physique en me levant, et de mon travail.
Cet acharnement quasi amoureux à son métier, je l'ai vu chez un très grand artiste qui, lui aussi, fait partie de la colonie russe à Paris. C'est le sculpteur Indenbaul.
Celui-ci est vraiment né pour pétrir et aimer la matière. Il ne pouvait faire autrement puisque, enfant pauvre et illettré, il formait des figures avec la boue des chemins dans une petite ville des environs d'Odessa. Son existence est un poème de labeur extatique et de profonde misère.
Ce n'est pas qu'il n'ait jamais eu d'argent. Il a trouvé des Mécènes, il a fait des ventes heureuses, mais ses gains fondaient entre ses doigts avec une rapidité fatale et magnifique, et il se retrouvait aussitôt plus gueux qu'auparavant.
Je le voyais beaucoup à un certain moment, à l'Atelier de la Grande-Chaumière, en plein Montparnasse, où il travaillait avec Bourdelle. Je n'étais guère riche à cette époque non plus, mais suffisamment pour déjeuner à peu près, et j'aimais partager mon déjeuner avec Indenbaul. Je venais donc vers une heure dans l'immense atelier vide, déserté déjà par les autres élèves, habité seulement de formes voilées par des linges humides, par Indenbaul qui ne pouvait se résoudre à couvrir son oeuvre.
Il me disait:
- Oui, oui, je viens tout de suite. Une petite correction à faire.
Il s'éloignait un peu de l'ébauche, fermait à demi les yeux. Rarement visage d'amant a eu pareille intensité. Il revenait à la terre souple, la caressait, la creusait, la gonflait de ses mains inspirées. Il allait alors de nouveau vers le fond de l'atelier, se plongeait dans une contemplation faite de souffrance et de passion, recommençait à sculpter. Cela durait, durait tant que, tenaillé par la faim jusqu'au vertige, je lui criais:
- Si tu ne viens pas, je déjeune seul.
Combien de fois il me laissa partir, incapable de s'arracher à cette matière qui était son double, son vampire. Et il n'avait pas mangé depuis vingt-quatre heures !...
Les hommes dont je vous ai entretenus jusqu'à présent ne sont pas les plus significatifs parmi les grands émigrés russes. Ils appartiennent à cette catégorie privilégiée d'artistes qui ont des moyens d'expression universels, c'est-à-dire le mouvement et la musique, la couleur et le trait, la forme et le volume. Ainsi ont-ils pu se faire comprendre aussi bien en France que chez eux, et gagner l'admiration qu'ils méritent.
L'amertume de l'exil, le mal du pays, ont été adoucis pour eux par l'exercice constant d'un métier qui était le leur, et qui forme la trame même de leur existence. Ce sont des déracinés beaucoup plus que des naufragés.
Nous allons voir maintenant quelques figures illustres ou étranges pour lesquelles la Révolution d'Octobre a été un véritable renversement de vie, d'horizon, et qui les a fait aborder dans un monde nouveau.
Le prince Félix Youssoupoff est, au premier chef, l'un de ces personnages. D'autant plus que sa nature exceptionnelle, son prestige magnifique, sa beauté incomparable et inquiétante, et le rôle historique que le destin lui a donné, en font une figure ambiguë de faste, de cataclysme, de douceur, et d'apocalypse. Son nom restera pour toujours attaché à un autre nom qui déjà est enveloppé de secrets et de légendes, qui porte le sceau du mysticisme et de la luxure, qui paraît tour à tour comme un inspiré et comme un bouc et qui, de sa parole de moujik en proie au démon dirigeait la Russie durant les dernières années du dernier de ses Tsars.
Quand le nom ou l'image du Prince Youssoupoff vient à l'esprit, il n'est pas accompagné d'abord de sa naissance illustre, de son mariage qui l'apparente à la famille impériale, de sa fortune aux trésors de toutes espèces, non, avant tout surgit couplée à lui, indissoluble, ombre, repoussoir, repoussoir et fantôme, la face de Raspoutine.
On ne tue pas impunément un être chargé d'une force si brute, d'un si affreux fluide. Le meurtre lui-même ne délivre pas le meurtrier. Il reste lié à sa victime par des fers qu'il est le seul à connaître, mais dont chacun devine sur lui la présence et le poids. Et cela est si vrai que, ne le connaissant d'aucune manière, ce fut pourtant sous les auspices de ce meurtre que je lui demandai de me recevoir, et qu'il accepta tout de suite.
J'écrivais alors Les Rois Aveugles. Cette chronique à peine romancée sur la décomposition de la Cour Impériale de Russie, exigeait des documents sûrs et, autant que cela était possible, des documents humains plus encore que matériels. Les uns et les autres, je les avais demandés à Mademoiselle Hélène Iswolsky, fille de l'ancien ambassadeur du Tsar en France, et de qui je ne saurais jamais assez reconnaître l'intelligence, l'intuition et le goût.
Grâce aux relations intimes qu'elle avait avec la haute émigration russe, ma collaboratrice m'avait fait entendre des témoignages infiniment précieux et venant de membres de l'ancienne cour impériale. De mon côté, lié plutôt avec le parti libéral des réfugiés, j'avais recueilli les impressions et les souvenirs de ceux qui, dans l'espoir de fonder un régime démocratique, avaient contribué à saper le régime impérial. Ainsi, nous avions pu établir les recoupements indispensables et faire le point.
Mais, pour le ressort même de l'ouvrage, qui avait Raspoutine comme signe essentiel, pour sa palpitation charnelle et mystérieuse, rien ne pouvait valoir une conversation avec celui qui capta la confiance de Raspoutine ombrageuse entre toutes, et en fit l'âme de sa perte.
Or, dès que, par des amis de Mademoiselle Iswolsky, le prince Félix Youssoupoff sut notre projet et notre désir, il nous fit communiquer qu'il nous recevrait volontiers.
Je me souviendrai toujours de cette entrevue. Par goût, par profession et par chance, j'ai vécu beaucoup d'heures pathétiques et c'est ma seule, mais immense richesse. Pourtant, bien peu m'ont laissé un souvenir aussi précis, aussi émouvant et hallucinatoire, que celle que j'ai passée avec le meurtrier de Raspoutine. Jugez-en vous-mêmes:
L'entretien se déroulait dans la maison de couture que Youssoupoff avait fondée rue Saint-Honoré, sous la raison sociale Irfé. Ce nom était composé par les initiales du prénom de sa femme la Grande-Duchesse Irène et du sien Félix. C'était en décembre, à sept heures du soir. Presque tout le personnel de la maison, composé exclusivement de dames de la haute aristocratie russe, avait déjà quitté les ateliers. Les dernières attardées s'en allaient en hâte avec cet air digne, épuisé et lointain qu'ont les femmes Russes réfugiées lorsqu'elles se sont vouées au travail.
Nous demandâmes à l'une d'elles de nous indiquer où se trouvait le prince Youssoupoff. Elle nous fit traverser une petite cour, suivre un corridor, ouvrir une porte. Nous nous trouvâmes au seuil d'une très longue pièce plongée dans l'ombre. Contre les murs étaient rangés des mannequins de cire, des bustes en osier. C'était tout l'ameublement, avec un bureau en bois clair dans le fond.
Derrière lui, et derrière une lampe à globe vert mobile, Youssoupoff se tenait debout. Comme il est de haute taille, et que l'abat-jour était baissé assez bas, on apercevait mal son visage. Je ne le vis vraiment qu'à l'instant où nous fûmes assis.
J'avais entendu parler de sa beauté, qui échappait aux règles ordinaires, ne s'accordait pas avec elles, et les dépassait pour rejoindre un domaine qui n'était plus exactement humain. Comme il arrive toujours dans un cas pareil, j'étais prévenu, sur la défensive, préparé contre l'étonnement.
Malgré cela, quand la flamme douce de la lampe s'étendit sur ses traits, je fus profondément saisi.
Eclairé mollement, le visage Youssoupoff semblait élu par une adolescence éternelle. Le front lisse, miraculeusement lisse, était arrêté par des cheveux châtain mat et des sourcils droits comme des flèches. Les yeux d'un dessin extrêmement pur s'allongeaient lentement vers les tempes. Entre les longs cils noirs, le regard était comme une fumée grise et bleue. La bouche longue, flexible, ressemblait à celle qu'aima dessiner De Vinci.
Il y avait là quelque chose à la fois d'austère, de voluptueux, de clair et de magnifiquement terne qui fascinait. Le corps avait la même grâce, la même race merveilleuse.
Je pensais, en le regardant, aux Khans mongols de qui les Youssoupoff tiraient leur origine, à leur ancêtre qui avait servi Tamerlan, à ces guerriers farouches, ces princes fastueux dont j'avais devant moi le dernier, le seul héritier, beau comme les anges byzantins, et comme eux, un peu trouble.
Soudain, je réprimai avec peine un mouvement de stupeur. Se préparant à parler, Youssoupoff avait posé ses mains sur la table, et ses mains étaient telles qu'elles paraissaient avoir été prises à un autre corps pour être ajoutées à celui de Youssoupoff.
Elles étaient larges, matérielles, puissantes, avec des doigts étrangement longs et charnus. Elles seules avaient de la pesanteur dans un être qui n'en avait pas. Quelque chose d'indicible les chargeait plus lourdement encore que leurs bagues. Je me souviens qu'on racontait qu'une diseuse de bonne aventure s'était évanouie en se penchant sur ces paumes trop massives.
Tous ces traits, tous ces charmes, toutes ces obscures menaces, je m'en pénétrai comme malgré moi, tandis que Youssoupoff échangeait quelques phrases sans grand intérêt avec Mademoiselle Iswolsky sur les amis qui nous avaient obtenu ce rendez-vous. Puis le prince fit un léger mouvement de mon côté. Cela déplace sa tête de quelques centimètres à peine, mais cela suffit pour lui donner une toute autre figure. Il en fut de même tout le temps qui suivit. Une flexion du cou, une pression imperceptible opérée sur le globe vert de la lampe opérée par ces mains dont je viens de parler, par ces mains qui n'étaient pas à la mesure de l'homme ni dans sa qualité presque immatérielle, il n'en fallait pas plus pour transformer complètement le visage de Félix Youssoupoff. Et non seulement dans l'expression, mais dans ses lignes profondes. Une inquiétude, une angoisse s'insinuaient dans les nerfs, en présence d'une telle mobilité, s'une pareille incertitude charnelle.
Pourtant sa voix était calme, réelle, comme si Youssoupoff expliquait les choses les plus simples. Or, il racontait son amitié pour Raspoutine, et comment il le tua dans le sous-sol de son Palais.
Les détails de ce meurtre historique sont trop connus pour que je vous répète ce que m'en confirma son principal exécuteur. Le souper, le disque du phonographe remonté sans arrêt, la vitalité inhumaine de Raspoutine, le poison, les balles impuissantes, le coup de grâce dans la neige, le corps jeté dans la Néva.
Mais ce que l'on sait moins, c'est comment Youssoupoff conquit la confiance de Raspoutine. Il me le dit ce même soir. Pour voir souvent le moujik inspiré, pour lui faire croire qu'il voulait se soumettre à sa volonté, le prince simula une maladie qu'il demanda à Raspoutine de traiter par l'hypnose.
Il y eut ainsi plusieurs séances.
Youssoupoff se couchait sur un divan de cet invraisemblable appartement de Gorokhovaia, plein du matin au soir de pauvres, de femmes de la plus haute société, de tziganes, de ministres, d'espions, de moujiks, qui, tous et toutes, venaient cher Raspoutine chercher l'amour ou l'intrigue, la guérison ou l'espérance, la fortune ou la foi.
Entre deux réceptions, Raspoutine se penchait sur le prince et plongeait dans ses yeux le feu épais de son regard en murmurant des paroles confuses.
Imaginez la scène...
Un jeune prince, beau comme un archange, est allongé, livré en apparence mais méditant le meurtre. Et l'autre se courbe sur lui, l'autre avec sa barbe inculte, sa lourde haleine, ses yeux de voyant et de bête en rut. Il veut soumettre, plier, envahir de sa pensée obscure, de son instinct qui a la force des sèves naturelles, il veut submerger le jeune homme de sang impérial qui doit rester immobile et faire semblant de se vider de sa substance pour absorber celle de sa future victime.
Imaginez cette lutte sans mouvement, sans parole, et, comme je l'ai fait, écoutez Youssoupoff avec un air d'absence sur tout son visage sans cesse refermé, raconter doucement tandis que les ombres malsaines jouaient sur la cire des mannequins de la maison Irfé.
- A plus d'une reprise, disait Youssoupoff, j'ai eu peur d'être vaincu. Les yeux atroces de Raspoutine étaient des sangsues blotties au creux d'arcades sans fond. Un fluide en ruisselait, si dense et si brut qu'il me semblait palpable. La force démoniaque entrait en moi par tous les pores, noyait toute énergie. Je sentais que je vacillais comme au bord d'un abîme. Déjà je sentais des aiguilles immatérielles me percer la peau, si elles allaient un peu plus loin que l'hébétement. Si elles entraient dans la couche plus profonde de mon être, j'étais perdu, je le savais, je devenais de la glaise humine pour Raspoutine. Et il me fallait rester étendu, sans un frisson. Que pouvais-je faire ? Soudain, l'esprit de Dieu me visita, et je me mis à prier, à prier intérieurement sans bouger d'une ligne, mais de toute ma concentration spirituelle, et je sentis vraiment une cuirasse qui s'étendait doucement entre ma peau et ma chair, et sur laquelle se brisaient les aiguilles du démon.
Tels furent les propos, à peu près textuels, du prince Félix Youssoupoff. Mais ce qu'ils ne rendent pas, c'est l'étrange nuance d'affection et même de tendresse que marquait sa voix lorsqu'il parlait de l'homme qu'il avait tué. Il n'y avait en elle ni haine, ni dégoût, ni répulsion, il y avait au contraire quelque chose comme de la sécurité, de la chaleur, une paix légère et favorable, et voici ce que me dit à la fin Youssoupoff:
- Après avoir tué Raspoutine, je m'endormais merveilleusement dans le caveau même de mon palais où il avait été abattu la première fois.
Rappelez-vous cette scène atroce: l'homme que les conjurés croyaient morts et qui soudain, empoisonné, traversé de balles, se relève et crie à Youssoupoff:
- Maudit ! Maudit !
Le cri nerveux du jeune prince.
Rappelez-vous tout cela pour pénétrer l'incroyable explication de ce sommeil si doux sur le lieu mêmes du meurtre.
- Je dormais comme je n'avais jamais dormi encore. Maintenant que Raspoutine était mort, et délivré par moi des démons funestes qui le possédaient, je pouvais dormir ainsi. Ce sont, hélas, ces mêmes démons qui, lâchés, ont fait le bolchevisme. Quant à Raspoutine, il est devenu mon ange gardien.
La figure d'archange byzantin mourait et renaissait au-dessus du globe vert. Les mains terribles, les mains tragiques, étaient posées à plat sur la table sous la lampe, détachées par la lumière du reste de son corps. On eut dit que Youssoupoff en même temps glorifiait leur oeuvre, et en refusait la propriété.
Ce fut la dernière vision que j'emportais de lui.
Grâce aux vestiges encore substantiels de son ancienne fortune, qui était proprement incalculable, tant elle comportait de terres, de forêts, de joyaux et d'oeuvres d'art, le prince Youssoupoff continue de tenir un rang qui, s'il n'est que le reflet de sa splendeur passée, la lui rappelle tout de même et le maintient dans un axe qui fut le sien.
Sa maison de couture, qui d'ailleurs n'existe plus (5), il l'avait montée principalement pour faire vivre quelques dames Russes de son milieu. Il continue à mener une existence large pleine de miroitements et de plaisirs secrets.
Mais descendons d'un degré dans le dépaysement, le changement de condition. Enfonçons-nous un peu plus dans le naufrage, et nous trouvons une autre figure historique tout aussi illustre que celle du meurtrier de Raspoutine: Alexandre Kerensky, qui fut, lui aussi, émigré russe sur le sol de France.
Pour apprécier le drame que représente ce simple fait, pour mesurer la profondeur de la chute d'une famille, on n'a pas besoin de beaucoup d'imagination. Il suffit de se souvenir du printemps et du début de l'été 1917.
Toute la Russie était à l'allégresse de sa jeune liberté. Comme un vin nouveau, les espérances éternelles qui fascinent les vastes familles humaines étaient montées à la tête du peuple russe. Elles semblaient rayonner pour toujours au-dessus des débris du despotisme pourri et tombé de lui-même en ruines. Près de deux cent millions d'êtres respiraient mieux, fraternisaient dans un élan qui n'avait ni précision ni contour, mais qui s'accordait merveilleusement au dégel, aux ruisseaux bourdonnants et toute cette entente, toute cette espérance exaltée, avide, bienheureuse, se reportait sur la tête d'un seul homme: Kerensky.
Jamais, je crois, meneur de foule ne connut pareille adoration, ni aussi rapide. Il bénéficiait de ces coups du sort vertigineux qui font que tout un peuple, à un moment donné, entend ses voix intérieures, confuses, radieuses et innombrables, résonner dans une seule voix.
Kerensky fut le héraut miraculeux de la Russie renouvelée.
Pendant quelques semaines, il courba sous son verbe l'immense empire. Les soldats prêts à lâcher les tranchées, allaient se faire tuer lorsqu'il avait parlé. Il domptait une émeute avec un anathème. Il tenait en suspens la marche de l'histoire avec un discours.
Soudain, l'ouragan, les journées d'Octobre, la fuite, l'exil. Et, dans cet exil, la condamnation quasi-universelle. Le nom de Kerensky n'est-il pas devenu synonyme de velléitaire, de rhéteur impuissant, de faux chef ?
Je n'ai pas à discuter ici ce qu'il peut y avoir d'excessif ou de juste dans cette opinion générale. Je veux simplement raconter un épisode auquel j'ai assisté, et qui m'a permis de saisir la profondeur de la chute de Kerensky, et certaines armes qui avaient fait sa grandeur.
C'était un soir de mars à la Salle des Sociétés Savantes. Petite salle très pauvre, très terne et très poussiéreuse du quartier Latin.
Et là, pour la première fois à Paris, Kerensky allait prendre la parole, devant un auditoire d'émigrés qui, tous, rouges ou blancs, le haïssaient.
Ce lieu, ce public, étaient les témoignages les plus éloquents du destin. Kernesky jaillit soudain des coulisses d'un pas sec, rapide, nerveux. J'étais placé sur les marches qui menaient à la scène et je le revois comme s'il était présent, là, devant nous. Il avait une figure mince, glabre, comme desséchée, des lèvres pâles et précises. Portée par un col très haut qui se détachait de son veston sombre et strictement boutonné, sa tête aux cheveux tondus ras, lui donnait l'aspect d'un enfant vieilli et maladif. Ses yeux très petits semblaient ne rien voir à force de regarder au loin.
Sans préambule, sans avertissement, sans s'arrêter de parcourir à grandes enjambées automatiques l'étroit plateau, il se jeta dans son discours. Je ne trouve pas d'autre mot. Il s'y précipita, s'y abandonna, comme on coule à pic. Je n'ai jamais entendu commencer ainsi. Il n'avait d'ailleurs rien du tribun, au sens consacré du terme. Sa voix était mauvaise, âpre et un peu nasillarde. Un léger défaut de prononciation déformait certains mots. Les gestes désordonnés, déséquilibrés, ne s'accordaient pas avec la parole, comme s'ils n'étaient guidés par rien, et livrés aux nerfs sans contrôle. Et cependant, le public qui lui était profondément hostile s'abstenait de manifester, parce qu'il ne voulait, ne pouvait pas perdre un seul mot.
Tandis qu'il parlait, un peu d'écume blanchissait les coins de sa bouche. Un effort désespéré le faisait trembler tout entier. Il ne pensait pas à ce qu'il disait. Les phrases montaient d'elles-mêmes du fond secret de son être, elles coulaient tantôt harmonieuses, tantôt saccadées, brisées, ravagées. Il ne les dirigeait pas. Elles le menaient.
Ses mains fébriles, aux doigts fins, battaient l'air, jamais naturelles, jamais au repos, mais crispées dans une supplication, dans une révolte, dans une invocation frénétique. Par moments, la voix tombait net et reprenait ses propos, basse, voilée et lointaine, comme si Kerensky avait besoin du silence pour mieux écouter le démon intime qui l'habitait.
Alors, les plus rebelles étaient pris, car ils avaient devant eux un inspiré, un possédé de la parole.
Il parlait des premières heures de la Révolution Russe, de l'enthousiasme sacré qui avait envahi les cours, de l'espoir immense et fou que l'armée affamée, désespérée, avait eu soudain de la terre, de la paix, de la liberté absolue.
Il exposa la nécessité de reprendre à ce moment, coûte que coûte, l'offensive, de retenir sur le front sanglant de la Russie les régiments ennemis.
Il parlait, il parlait sans arrêt, sans mesure, arpentant de ses pas frénétiques la petite scène, ardent, déséquilibré, épuisant et épuisé. De temps en temps, il passait un mouchoir sur son front comme un aveu de lassitude.
Quand il lisait un document, ses doigts tremblaient si fort, qu'il avait de la peine à suivre les lignes. On pouvait croire à chaque instant qu'il allait s'arrêter, terrassé par la fatigue, mais toujours il reprenait, plus exaspéré et plus possédé, soutenu par une force invisible et puissante.
Il parla ainsi des heures, maîtrisant, hypnotisant les auditeurs qui le haïssaient. Je crois qu'il eût parlé la nuit entière, et que personne n'eût songé à partir si la police n'avait fait évacuer la salle à l'instant réglementaire.
Mais, dès que cette voix hallucinée ne se fit plus entendre, le charme fut rompu, le public s'écoula comme une houle menaçante.
Cependant, j'avais gagné les coulisses, et, là, j'aperçus, écroulé sur un banc, vidé de toute substance, tout ressort brisé, la figure morte, Alexandre Kerensky, et tel qu'il fut, dit-on, après tous ses discours, alors qu'il était en apparence le maître souverain des destinées russes.
Enfonçons-nous encore. De la maison Irfé dirigée par un archange trouble et meurtrier, de la pauvre salle des Sociétés Savantes où, devant le petit public chargé de misères et de rancunes, essaie de justifier celui qui fut le maître de la Russie immense et où piaillent des auditeurs innombrables au souffle de son démon oratoire, transportons-nous à Montmartre, aux abords immédiats de la Place Pigalle.
C'est l'endroit du monde qui me semble en même temps le plus fascinant et le plus funeste, un des arènes closes où l'humanité se dénue le mieux dans le plaisir et la souffrance, la détresse et le crime.
C'est un monde nocturne, étanche, sinistre et prodigieux. Il tient en quelques tronçons de rues, en deux places, et enferme pourtant les spectacles les plus farouches comme les plus dégradants, le peuple le plus insouciant et le plus désespéré.
Or, dans ce minuscule et fantastique domaine de lumière artificielle, de jazz, de tangos, de guitares, de champagne et de cocaïne, de fêtards et de souteneurs, de femmes accablées de bijoux et de prostituées faméliques, l'émigration russe a formé un royaume à elle. Ce royaume réduit, les russes de Montmartre l'ont appelé Pigal.
Permettez-moi de vous lire à ce sujet quelques lignes de Nuits de Princes, où j'ai essayé de décrire cette atmosphère de folie et d'angoisse. Je m'excuse de faire une citation prise à l'un de mes romans, mais malheureusement, malgré le temps écoulé depuis, je ne me sens pas capable de mieux faire. (Pages 139-140-142):
Donc, nous voici à Pigalle. Il n'y a guère de milieu plus pathétique. Tous ces gens qui sont là pour le plaisir des autres, soumis à des patrons incultes et souvent grossiers, à des buveurs ivres, qui attendent avec angoisse le pourboire, ont été pour la plupart riches, honorés, couverts de titres et d'éclat.
J'ai entendu parfois émettre des doutes sur l'origine aristocratique de ces chanteurs, de ces danseurs, de ces portiers, de ces cuisiniers, de ces entraîneuses russes des établissements de nuit. Certes, il en est qui se parent de titres et de fonctions passées purement imaginaires pour émouvoir l'Américaine trop sentimentale qui se penche sur la poitrine d'airain du beau cosaque à tunique sombre ou cramoisie. Mais tromper un Russe, même comme moi, depuis longtemps transplanté, est plus difficile. Et lorsqu'on a vécu, ainsi que je l'ai fait, des mois et des mois dans cette société, l'erreur devient impossible.
Or, je puis affirmer que j'y ai connu un amiral ouvreur de portières, un serveur qui avait été colonel des Hussards de l'Impératrice, et qui avait encore conservé une chemise brodée de ses mains, un guitariste qui porte l'un des plus beaux noms de Russie, et qui recevait des pourboires de gens qu'il avait reçus dans son palais de Saint-Pétersbourg. J'ai connu la femme d'un Gouverneur de province aussi grande que la France, qui s'attablait à la table du premier homme qui lui offrait à boire...Et tant et tant d'autres !...
J'ai nourri de ces histoires vraies le roman dont je vous ai parlé. Quelques autres ont paru dans Nuits de Montmartre, mais si je voulais reproduire toutes celles que j'ai négligées, il me faudrait plusieurs livres.
Ce soir, je me bornerai à parler du plus saisissant de ces fantômes qui hantent les abords de la place Pigalle à partir de minuit. Je l'aime profondément, et l'admire pour la façon ardente dont il a vécu, parfois au dommage des autres, mais toujours et beaucoup plus à son propre dommage. Il s'appelle André Bers, prince Eristoff. Il est né voici cinquante cinq ans environ au Caucase, d'une mère Russe et d'un père Géorgien, tous deux très nobles et très riches. Ce mélange de sang fit d'André Bers l'un des plus beaux exemplaires humains qui se puissent voir. Je l'ai rencontré pour la première fois, comme il approchait de la cinquantaine. Pourtant sa force, sa résistance, sa souplesse, paraissaient ne pas avoir de limites. Très grand, très droit, avec des épaules d'une largeur, d'un dessin et d'une puissance magnifiques, il avait cette taille étroite d'adolescent qui distingue presque tous les guerriers du Caucase. Une très grande pureté de traits, un regard d'aigle, un rire sauvage, achevaient ce personnage saisissant.
Il commença sa vie d'homme très jeune, vers dix-sept ans. Elle consistait à boire de la vodka, du champagne, à aimer les femmes qui résistaient mal à ses yeux d'oiseau de proie, à cette voix impérieuse, à ce géant racé. Elle consistait aussi à monter à cheval comme un Centaure, et à attendre la guerre.
La première qu'il fit fut celle des Boxers (6), en Chine.
Puis, il se battit en Mandchourie contre les Japonais (7), fut laissé pour mort sur le champ de bataille après une charge de la division sauvage dont il faisait partie contre les mitrailleuses maniées par les petits hommes jaunes. Il me racontait sur les Japonais mille traits singuliers, et qui forçaient son admiration. Il se rappelait surtout la façon dont ils avaient arrêté le tir, lorsque le porte-fanion de la division russe était tombé, attendant qu'un autre officier le ramasse.
Cette guerre-là finie, il fut envoyé en garnison à Bielostock avec ses cavaliers sauvages. Pendant qu'il était là, les autorités du Tsar organisèrent un de ces pogroms juifs qui se faisaient en série à cette époque, dans le sud et l'ouest de la Russie. Bers reçut la mission de garder la gare. Sous prétexte de maintenir l'ordre, il ne devait laisser pénétrer personne de la ville: c'était une assez bonne méthode pour empêcher les malheureux d'essayer d'échapper au massacre.
Mais, lorsque Bers entendit toute la ville s'emplir de l'affreux gémissement des victimes sous les coups des décerveleurs, non seulement il ouvrit toutes grandes les portes de la gare, mais, sautant à cheval et entraînant derrière lui ses cavaliers du Caucase, il dispersa les assassins à coups de cravache.
Pour cela, il fut cassé de grade.
Rendu à la vie civile, il fut tour à tour joueur effréné et perdit quelques beaux héritages, bourreau des coeurs célèbre dans toutes les coulisses et chez les ardentes tziganes. Il fut starter sur le champ de courses de Moscou, où, sanglé dans une tunique éclatante, il donnait le départ à coups de revolver. Ainsi mena-t-il son existence jusqu'à l'été de 1914.
Et la guerre recommença pour lui. Il se retrouva dans la division sauvage. Il chargea à cheval sur les fils de fer barbelés. Il eut le poignet cassé, le corps traversé plusieurs fois. Sa prodigieuse constitution le fit guérir très vite, et retourner à la fournaise.
Quelques jours avant la Révolution, il fut rappelé d'urgence à Pétrograd. Là, un intime du Grand-Duc Nicolas avait réuni quelques officiers dans le style de Bers, c'est-à-dire des hommes de main. Et il leur demanda s'ils étaient prêts, devant la décomposition de la Cour impériale et de l'armée, à faire une révolution de Palais, à renverser le Tsar. Ils acceptèrent tous, mais il était déjà trop tard. Les sans-travail et les affamés sortaient dans les rues.
Alors, Bers passa au gouvernement provisoire et, comme on connaissait son énergie, il fut nommé gouverneur de la forteresse Saint Pierre et Paul. C'était la prison des criminels politiques. Ses portes avaient été ouvertes par la Révolution aux condamnés du régime tsariste dont quelques-uns avaient fait -- ce qui paraît incroyable -- vingt-cinq ans de réclusion politaire. Ils avaient été remplacés par d'autres prisonniers: les Ministres et les hauts fonctionnaires de l'ancien régime.
Le peuple voulait leur mort. Tandis que le gouvernement provisoire instruisait scrupuleusement leur procès, la foule hurlante vint assiéger la vieille forteresse, et demanda la tête des prisonniers.
Bers fit sortir ses hommes, les rangea derrière lui et, armant son pistolet, déclara aux massacreurs qu'il voulait laisser la justice suivre son cours, et qu'il ne permettrait pas, lui vivant, qu'on essaya de toucher aux hommes confiés à sa garde. La foule se dispersa en grondant.
Ce petit discours avait duré quelques minutes. Lorsque Bers se retourna pour faire rentrer ses soldats, il s'aperçut qu'il n'avait plus à ses côtés que son ordonnance, Georgien comme lui. Les autres, gagnés par l'émeute, avaient déserté.
- On est quelquefois héroïque sans le savoir, conclut Bers avec son rire farouche, lorsqu'il me raconta cette histoire.
Vint le bolchevisme. Bers se dirigea vers le nord. Là, il réunit des cavaliers débandés, des Cosaques et les mena à l'assaut de la ville d'Arkhangel, occupée par les Rouges. Il la prit, et prit également le trésor municipal qu'il dispersa à ses troupes sans s'oublier lui-même. Les Anglais dont la flotte arrivait, le condamnèrent à mort pour pillage.
Mais, par contumace, car déjà il était reparti. De la Mer Blanche, il gagna la Mer Noire.
C'est un parcours immense, et qui devient épique lorsqu'il traverse un pays en plein chaos déchiré par une guerre civile sans merci. Bers passa.
Il s'entendit mal avec les volontaires blancs qui le dégoûtèrent par leurs exactions et leurs pogroms. Il failli être fusillé par eux. Mais, comme il avait rallié en route une poignée de casse-cou du Caucase, il put s'échapper, le sabre à la main.
Son étoile voulut qu'il rencontra alors au bord de la mer un de ses amis de fête nocturne qui est un des miens également, et avec qui je suis revenu de Chine en 1919.
Cet ami qui, pour sauver quelques bribes d'une grande fortune avait, après notre retour commun, gagné la Russie du Sud, relevait du typhus et, voyant que tout croulait autour de lui, avait frété un petit vapeur pour se rendre à Constantinople. Il embarqua Bers et ses partisans.
Arrivé en vue de la Corne d'Or, Bers se souvint qu'il était condamné à mort par les Anglais, et que ceux-ci avaient le contrôle du port. A l'aube, suivi de ses hommes qui avaient tous un revolver dans la bouche, il sauta à l'eau et gagna la côte à la nage. Une patrouille les surprit comme ils atterrissaient, mais ils avaient un tel aspect qu'elle les laissa passer.
Là commença la vie d'exil, le naufrage de cet aventurier sans fin. La misère, l'oisiveté le rongent. Il retrouve à Péra deux de ses femmes. Il s'installe avec toutes les deux. Une petite fille qu'il a de l'une d'elles meurt. Il la jette au Bosphore, préférant une mer profonde à une tombe misérable. Puis il gagne Paris et, d'instinct, monte vers Montmartre, vers Pigal.
C'est là que je l'ai connu, hautain, infatigable, toujours vêtu de la longue tunique noire à godets, la poitrine bardée de cartouchières, de poignards à la ceinture, le bonnet d'astrakan sur le front. C'est là qu'il m'a déroulé toute sa vie que je vous raconte si vite, si mal, au cours de nuits confuses et violentes, toutes traversées de chants tziganes, de plaintes de violons, de cris djiguites, de rires et de larmes hystériques, d'ivresses brûlantes et de sauvages bagarres.
Tour à tour cuisinier et fondateur de boîtes de nuit, sans travail, je le retrouvais toujours sanglé dans sa tunique, prêt à boire et à parler. Je l'ai vu se battre contre six hommes et les terrasser. Il m'a emporté comme un enfant d'une rixe qu'il jugeait trop dangereuse pour moi, et y retourna aussitôt. Je l'ai vu pleurer aussi.
Maintenant, il est descendu au dernier cercle de l'enfer.
Il a obtenu un couloir. Vous entendez bien: un couloir, dans un hôtel borgne de la rue Fontaine. Et là, il a monté un débit de nuit avec deux guitaristes russes qui peuvent jouer des journées sans arrêt si on les abreuve de vodka, et versent leur philtre funeste à ceux qui, par amitié ou détresse, viennent chez ce grand Cosaque noir au rire dur, aux yeux de vieil aigle meurtri.
Mais, Bers n'est pas seulement cet aventurier de qui je viens d'esquisser le portrait. Il est en outre, par sa mère, le propre neveu de l'un des plus rayonnants génies humains, du grand Léon Tolstoï. C'est ainsi que j'ai entendu parler de l'auteur de Guerre et Paix un matin de Montmartre, par deux hommes qui avaient joué sur ses genoux, son fils, le comte Michel Tolstoï, qui dirigeait un choeur tzigane, et le prince André Bers Eristoff, à ce moment cuisinier de cachks dans le restaurant de nuit Koumak.
Voici comment se fit la rencontre: un matin vers sept heures, je sortais avec Bers de l'un de ces restaurants de nuit russes qui foisonnaient à Pigal. Il eut envie de boire un mélange de bière et de vin mousseux, qu'il estime salutaire aux instants de détente, et m'entraîna dans un café de la rue Fontaine.
Il dosait son breuvage lorsque la porte s'ouvrit sur un homme dont l'aspect me frappa. Assez grand, mais carré par le déploiement des épaules et du torse, mis avec une netteté et une discrétion qui étonnaient à cette heure, en ce lieu, le regard vif dans une visage insomnieux, il y avait chez lui un alliage étrange de finesse héréditaire et de rusticité, d'intelligence d'Europe, et de prudence d'Asie.
Bers, à cet instant, leva la tête, courut vers le nouveau venu. Ils s'embrassèrent. Quelques secondes après, le fils de Tolstoï buvait avec nous.
Il avait lui aussi passé une nuit blanche. Mais telle était la force de leur race, à lui et à son cousin, qu'ils étaient moins fatigués que moi, qui avait pourtant la moitié de leur âge. Ma lassitude, d'ailleurs, s'était d'un seul coup dissipée.
J'avais devant moi un homme qui était né de celui qui avait tracé d'une main sublime les souffrances de Natacha, les yeux de la princesse Marie, le ciel d'Austerlitz dans le regard du prince André et tant d'autres visages, tant d'autres coeurs.
Il était là, posé par ce trouble matin de printemps sur une banquette de moleskine près de son cousin du Caucase, qui semblait lui-même sortir du roman Les Cosaques.
Et je vécus là une de ces heures qui sont la récompense des nuits vides, des nuits meurtrières que préside un démon acharné à notre propre destruction. L'insomnie, l'alcool, je ne sais quelle hallucination chaleureuse élèvent autour d'une table banale les murailles de l'enchantement. Le coeur reçoit et donne mieux. L'imagination peuple tout de plus riches couleurs.
Ainsi ce matin-là...
Dehors, les autobus menaient leur vacarme. De tristes gens allaient à de tristes travaux à travers Montmartre et son maquillage flétri. Un garçon arrosait le carrelage du café. Et moi, j'étais à Moscou à la fin du siècle passé, et le fils et le neveu de Tolstoï animaient cette vie fastueuse et patriarcale qui est celle d'Anna Karénine et de Guerre et Paix.
Un bruit de phrase obscène proférée en russe me parvenait depuis quelques minutes, mais j'étais si bien captif de la conversation que j'écoutais, que je n'y avait point prêté d'attention. Le regard de Bers devenu soudain pesant et fixé sur ses poings terribles par leur impatience, me fit retourner vers l'homme qui jurait affreusement. Je le reconnus aussitôt pour un ancien officier qui, à l'aube, venait vendre à Pigalle des journaux russes de Paris, tout frais sortis des presses. C'était un garçon corpulent, débonnaire, mais qui s'enivrait très vite, et alors devenait agressif. Sans aucune raison, il insultait bers. Celui-ci me regarda et soupira:
- Quand je frappe, je frappe trop fort.
Le fils de Tolstoï voulut reprendre notre entretien, mais les cris de l'ivrogne se faisaient plus violents. Je n'ai jamais vu le sang épais de la colère monter d'un jet plus rapide qu'à la figure de notre compagnon. Il se leva sans dire un mot et sa canne s'abattit à plusieurs reprises sur le visage et les épaules du braillard, qui en resta stupide et muet.
Tandis que celui qu'il avait fait taire revenait s'assoir avec calme parmi nous, je ne pus m'empêcher de lui demander:
- Votre père eût-il approuvé cette correction ?
Le fils de Tolstoï but une longue gorgée de bière et de vin mousseux mêlés, il ferma ses yeux bridés de paysan russe, et répondit après un long silence:
- Au fond de lui, certainement, car mon père était un seigneur. Il l'était avant tout, même dans ses plus extrêmes manifestations. Et cela vous donne la clef de son tourment. Il ne cessait pas de porter un double en lui.
Quelques instants passèrent. L'ivrogne pleurait sans bruit. Des chauffeurs pressés trempaient au comptoir des croissants dans du café au lait. De petites prostituées hâves et transies buvaient des grogs.
- Un autre de ses tourments profonds, reprit le fils de Tolstoï, était la crainte de la mort. Il ne l'avoua jamais. Il affectait même de l'attendre avec sérénité. Mais je sais et j'affirme qu'il en avait une angoisse sourde, infinie. Or, après sa fugue, lorsqu'il agonisait dans la cabane du garde-barrière, mon père, qui m'aima particulièrement et qui écarta de son lit suprême la plus grande partie de notre famille, me fis venir. J'assistai à ses derniers moments. Je vis sur sa figure la lutte de son angoisse et de son espérance. Quand la mort approcha, qu'elle fut sur lui, ses dernières paroles furent: "Et c'est donc tout !". Je n'ai pu deviner si c'était déception ou apaisement.
Midi sonnait quand nous quittâmes le café. Je portais un smoking, Bers son uniforme tcherckesse.
- Je m'en vais à Boulogne, chez Félix Youssoupoff qui m'héberge, dit le fils de Tolstoï.
André me quitta. Je m'en retournai à pied. Les passants regardaient mon costume ridicule sous le soleil, ma chemise fripée, mais je n'y faisait aucune attention.
J'avais vu se refermer un vaste cercle. Michel Tolstoï allait chez le meurtrier de Raspoutine, dont le petit hôtel était décoré des fresques de mon ami Yacovleff, chez ce prince Youssoupoff qui avait l'air de sortir des premiers ballets de Serge de Daguieleff et, tandis que je descendais vers le coeur de Paris comme un somnambule, je pensais que j'avais une chance rare de vivre en un temps qui avait réuni à portée de ma main de tels visages et de tels destins.
Je pensais qu'il fallait avoir une sorte de reconnaissance pour leurs malheurs, qui donnent à la capitale magnifique, si riche, si complexe, un reflet de plus. Et quel reflet ! Celui d'un Orient fastueux, mythique et cruel. Celui d'une histoire pleine de ténèbres et de foudre.
Cette sorte de gratitude et de respect pour quelques naufragés et quelques fantômes, je voudrais vous les avoir fait un peu partager. Si j'y ai réussi, je serai content de cette soirée.
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Joseph Kessel (1898-1979), texte intégral du discours Les Grands naufragés, prononcé le ? 1933 à ?. Édition de Pascal Génot.
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Notes
1) Charlotte de Monaco, héritière du trône, fut l'épouse de Pierre de Polignac de 1920 à 1933 (divorce).
2) 1885-1964, grand-père paternel d'Albert II de Monaco.
3) 1922-1923.
4) 1931-1932.
5) L'entreprise, créée en 1924, a commencé à péricliter en 1929. Elle a été recréée en 2008 par Olga Sorokina.
6) 1899-1901.
7) 1904-1905.

 

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