Rosa Montero

"Dans la courte nuit de la vie humaine, la folle du logis allume des chandelles". C'est ainsi que Rosa Montero présente l'imagination, sujet et moteur de ce récit-essai. Selon Sainte Thérèse d'Avila, "l'imagination est la folle du logis". Loin de la dénigrer, notre romancière l'adule, la cultive: les fantasmes de l'auteur et la surabondance du réel passent dans "l'entonnoir de l'oeuvre" pour prendre des directions insoupçonnées et enrichir nos possibilités, nos visions du monde. Mais l'imagination peut aussi échouer à produire le succès espéré, faire défaut, se dévoyer.

Rosa Montero butine dans la littérature universelle, diagnostiquant l'insuccès chronique de Robert Walser qui le conduit à l'internement psychiatrique, celui de Melville qui sombre après Moby Dick dans le ressentiment et la rage, dans le syndrome de ce Bartleby qui s'écarte de toute activité humaine. Pire, elle montre comment le trop fulgurant succès de Truman Capote fut le début d'une fin pitoyable, comment l'homme survit à l'écrivain. Sans pédanterie, ni se faire donneuse de leçons, elle traque chez les plus grands puissances et faiblesses, dénonçant ceux qui se laissent acheter par le pouvoir, de Goethe à la cour de Weimar jusqu'à Garcia Marquez se faisant offrir une maison des beaux quartiers par Castro.

Il faut imaginer ce dont on ne peut parler, dit-elle, renversant le célèbre axiome de Wittgenstein. Et elle ne s'en prive pas. Au-delà du noyau de ses aspirations et frustrations, elle se permet le luxe d'offrir sa rencontre avec "l'acteur M" en lui donnant trois développements amoureux différents, possibles et fictionnels, comme pour dénier toute fiabilité aux tentatives autobiographiques. Un tel "tumulte de rêves narratifs" associé à cet essai sur l'imagination permet un mélange des genres aussi fécond que savoureux.