Francis Fukuyama

La thèse de la démocratie libérale comme horizon de l'humanité fit de La Fin de l'histoire le bouc émissaire des controverses. Pour Fukuyama, le "totalitarisme islamiste" (voir le fort livre de Del Valle aux Syrtes) est une convulsion d'arrière-garde. Aujourd'hui, la "fin de la science" lui paraît annoncer "le dernier homme dans une éprouvette". A l'instar d'Habermas qui dénonce "un eugénisme libéral" (L'Avenir de la nature humaine, Gallimard) et prônant une position éthique devant le spectre d'une biotechnologie digne d'Huxley, est-il aussi judicieux?

Remodeler l'homme est une menace pour les libertés. Mais s'agissant d'interventions positives — éviter malformations et maladies génétiques — n'allons-nous pas dans le sens d'un plus de libertés? Fukuyama, par frilosité, semble oublier cette dimension. "Tout-est-il dans les gènes?" demande Fukuyama. Dupliquera-t-on les esprits comme on clonera les corps? Le conformisme et l'idéologie s'en chargent avec un succès mitigé. Qui choisira-t-on d'être? La neurochimie — Prozac, Ritaline, Ecstasy — optimise-t-elle l'identité?

Dire non à la science au nom d'une éthique figée, d'un réactionnaire principe de précaution, serait stérile. Mais science sans conscience politique est ruine de l'homme. "Prendre délibérément en main notre constitution biologique" doit se faire "avec les yeux grands ouverts", sans surenchérir dans des hiérarchies telles que "toute notion d'humanité partagée aurait disparu". Fukuyama est aussi clair que nuancé: oui au progrès, s'il est "mis au service de finalités humaines".