Mathilde Tournier
Mathilde Tournier

Au-delà des clichés de cape et d'épée, du pittoresque nostalgique, le roman historique sait parfois se plonger dans les heures les plus graves de notre Histoire. C'est ce que réussit indéniablement Mathilde Tournier, étudiante de 22 ans (à Sciences Po Bordeaux) avec De gré ou de force. Si jeune et déjà auteure d'une trilogie dont le roman inaugural, Entre deux feux, plongeait les lecteurs dans la dure réalité de l'Alsace de la "drôle de guerre" et de l'invasion allemande. Aujourd'hui elle nous livre les affres, les certitudes et les déboires de deux Alsaciens fort contrastés, bien que liés par l'amour d'une même rousse nommée Régina.

Walter Schwarz, un raté animé par la violence et la vanité, opte pour la SS, la gloire du Führer, le camp d'entraînement, la division Das Reich et le front Russe dont il reviendra avec la Croix de fer de première classe. Pour lui, la guerre est "un jeu": "A travers elle, Walter découvrait des sensations inconnues. Il se sentait fort d'une nouvelle intelligence, une intelligence animale." Evidemment, il est l'objet de la haine de Stéphane Hentzel, jeune homme plus effacé, qui a porté l'uniforme français avant la défaite de 40. Lui choisit la résistance passive, tentant de ne pas se faire remarquer, de paraître un bon nazi sans adhérer un instant à l'idéologie infâme. Jusqu'à ce qu'il soit contacté par la Résistance à laquelle il contribue en catimini. Menacé par l'incorporation dans la Wehrmacht, il tente de s'enfuir, via un réseau de passeur. Mais le voilà pris...

Gageons que dans le dernier volet à, paraître, La Marque de Caïn, les deux personnages principaux se retrouveront pour une ultime et tragique confrontation, conformément aux excellentes ficelles du roman feuilleton. Qui s'en sortira ? Le roman parviendra-t-il à insuffler une éthique à cette guerre qui n'en avait guère...

Plus qu'une captivante suite de péripéties, toujours émouvantes, parfois effrayantes, cette jeune romancière sait insérer le tempo de son récit dans une problématique aigue: de quelle culture dépend-on lorsqu'Alsacien on se sait Français et l'on se sent allemand ? "Après tout, l'Alsace mêlait si étroitement France et Allemagne qu'il était naturel que certains se reconnussent davantage d'une culture, d'autres davantage de l'autre."

On devine qu'une documentation serrée a permis à Mathilde Tournier d'asseoir son talent. Intrigue impeccable, suspense garanti, émotion, personnages campés avec efficacité dans la tourmente nazie. Si l'on voulait être plus exigeant, on imaginerait que le style puisse s'enrichir d'une patte plus originale, plus vigoureuse, voire plus déjantée... Mais il serait outrecuidant de donner des conseils à une jeune romancière qui ne peut que conquérir son public.

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Mathilde Tournier, De gré ou de force (Éditions Privat).