Presse en ligne
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Le Financial Times révèle aujourd'hui que Microsoft et News Corp — propriété du magnat des médias Rupert Murdoch, qui possède entre autres Fox News, le Times et le Wall Street Journal — ont entamé des négociations en vue de s'allier pour concurrencer Google News.

Comme la plupart éditeurs de presse, Rupert Murdoch est confronté à la baisse de diffusion de ses journaux et à une sérieuse chute de ses recettes publicitaires. Son groupe News Corp a ainsi enregistré l'année dernière quelque 3,4 milliards de dollars de perte. Sur internet, son business plan du tout gratuit financé par la publicité en ligne a également fait long feu avec la crise économique. À la recherche désespérée d'une solution, l'éditeur australo-américain a annoncé récemment qu'il allait passer d'ici l'été 2010 l'ensemble de ses sites d'infos au "tout-payant". Il s'en également violemment pris à Google News, traité notamment de "cleptomane" et de "parasite", qu'il accuse de "voler" ses articles dans le but de siphoner une manne publicitaire qui autrement lui reviendrait.

De son côté, Microsoft a investi des centaines de millions de dollars pour tenter d'imposer son propre moteur de recherche face à Google. La quatrième version, baptisée Bing, plafonne toutefois comme l'ancien et très décevant MSN Search aux alentours de 9% de parts de marché, contre 20% pour Yahoo et 65% pour Google.

En s'alliant, les deux entreprises en perte de vitesse espèrent donc tailler des croupières à leur concurrent commun, rendu responsable de tous les maux. Un accord permettrait à News Corp de s'assurer des revenus en monayant l'exclusivité de la recherche dans ses contenus. Microsoft priverait de son côté Google d'une partie de sa base de données sur l'actualité. Les deux larrons rêvent même d'aller plus loin en appellant de leurs voeux la création d'une sorte de consortium de presse capable de s'opposer au leader de la recherche sur internet. Mais Google semble rester assez serein, indiquant que ses sources de revenus ne seraient en rien compromises, cela même au cas improbable où Microsoft parviendrait à étendre ses accords à d'autres groupes de médias que News Corp.

Par ailleurs, malgré les récriminations de Rupert Murdoch et d'autres éditeurs de presse en ligne (groupement de journaux belges, italiens, etc), Google News ne pille pas réellement le contenu des sites d'information qu'il indexe puisqu'il se contente d'agréger les titres et d'afficher un très court extrait, un lien renvoyant sur les sites en question. Ce service assure une grande partie de l'audience des journaux en ligne. Aucun d'entre eux n'a jamais utilisé la possibilité d'être désindexé, beaucoup déployant au contraire des stratégies diverses et variées pour apparaître en tête des résultats de Google News.

Nonobstant, les éditeurs de presse — comme par ailleurs les éditeurs de livres --, qui voient Google s'attaquer chaque jour un peu plus à leur pré carré, poussent à la guerre des portails et des moteurs de recherche en espérant tirer profit d'un éventuel surenchérissement. La question se pose cependant de savoir jusqu'où ils peuvent jouer au poker menteur avec eux. Un accord d'exclusivité avec l'un ou l'autre des moteurs de recherche pourrait bien au final leur coûter leur lectorat. L'échec patent de Microsoft Live Search Books, dont l'objectif affiché était de contrer le programme de bibliothèque numérique Google Books, ainsi que le déclin général de l'entreprise dans son domaine régalien de la micro-informatique, est là pour leur rappeler que le temps où la firme de Bill Gates pouvait rayer de la carte n'importe quel concurrent est révolu.

Enfin, outre que le procédé — verser de l'argent à un site pour qu'il se fasse dé-référencer de Google — n'est ni éthique ni constructif, s'assurer l'exclusivité d'une part significative de la presse d'information en ligne est sans doute un brin utopique de la part de Microsoft. Le Net étant ce qu'il est, cela pourrait au final lui coûter très cher et la firme de Redmond n'a peut-être plus vraiment les moyens financiers de se lancer dans une telle aventure. Sur le plan technologique, elle est également loin d'égaler les performances et la capacité d'innovation de Google. Enfin, la société fondée par Larry Page et Sergey Brin ne restera à l'évidence pas sans réagir. En septembre dernier, elle a déjà soumis à la Newspaper Association of America un projet de système de micro-paiement permettant à la presse en ligne d'être rémunérée par les internautes.

En la matière, quelques expérimentations ont fleuri ces derniers mois. Aux Etats-Unis, on cite le cas de Journalism Online, qui envisage d'agrèger sur une plate-forme unique payante environ 500 titres de presse, dont quelque 180 quotidiens. Comme pour la télévision, diverses formules d'abonnement permettront aux internautes d'accéder à un bouquet de titres à partir d'un compte unique. Dans le même registre, on relève en France celle de l'opérateur Orange (France Telecom) qui propose depuis peu un service d'actualités multimédia, 2424actu.fr, élaboré avec une quarantaine d'organes de presse (AFP, RTL, RFI, Le Monde, Le Figaro, Rue89, Voici, Capital, etc). 2424actu.fr — actuellement en accès gratuit mais qui n'exclut pas de passer au payant — partage ses recettes publicitaires avec ses partenaires, l'objectif étant d'accueillir 400.000 visiteurs courant 2010. Parmi les autres pistes explorées pour financer la presse en ligne, certains proposent aussi de taxer les Fournisseurs d'Accès Internet (FAI).

En France, crise économique oblige, de nombreux grands titres comme Libération, Le Figaro, Le Monde, Les Echos, etc — sans parler des petits "pure players" (publiés uniquement sur internet) comme Mediapart, Slate, Arrêt sur Images ou encore Bakchich (ce dernier, en état de quasi faillite, vient contre toute logique de lancer une version papier) — se sont pour leur part récemment convertis au mixte actualités en partie gratuites / archives payantes. La formule n'a toutefois rien de magique puisque, à l'usage, les internautes ne semblent en effet prêts à payer que pour de contenus spécialisés et professionnels comme par exemple l'information financière. Petite bouffée d'oxygène, les éditeurs de presse en ligne devraient bénéficier dès l'année prochaine du soutien financier de l'Etat, celui-ci prévoyant de leur octroyer 20 millions d'euros. Pas vraiment la solution, on s'en doute. Le site Arrêt sur Images a d'ailleurs décidé de renoncer à ce petit cadeau de l'Etat, tandis que le site d'info participatif Agoravox envisage lui carrément de se transformer en fondation pour recueillir des dons.

Dans son projet soumis à la NAA, Google estime que "la publicité restera probablement la plus importante source de revenus des entreprises de presse", mais que faire payer les lecteurs peut "apporter un revenu supplémentaire non négligeable". Une récente étude du cabinet américain Outsell invite pour sa part les éditeurs de presse à être plus imaginatifs qu'ils ne sont actuellement et à essayer de "forger une relation plus profonde avec les lecteurs", citant notamment comme exemple... Google.