Presse en ligne
Presse en ligne

Initiée sur le web il y a une éternité (en 2005) par le site communautaire Agoravox, la presse française continue sa mue en ce début d'année 2009 avec le lancement de Slate. Slate.fr est une déclinaison française du célèbre web-magazine américain Slate.com, fondé en 1996 par Michael Kingsley, un journaliste de Time Magazine soutenu financièrement par Microsoft (le site, qui compte quelque 6 millions de lecteurs par mois, est aujourd'hui propriété du Washington Post). Slate.fr ("l'ardoise" en français) est lancé par Jean-Marie Colombani, ex-directeur et président du groupe Le Monde, accompagné de Eric Leser (ancien correspondant du Monde à New York), Eric Le Boucher (ex-éditorialiste économique du Monde et directeur de la rédaction du mensuel Enjeux-Les Echos), Johan Hufnagel (ex-responsable des éditions web de Libération, Marianne et 20minutes) et de l'économiste écrivain Jacques Attali. Curieusement, raillent déjà certains mauvais esprits, il manque Alain Minc et Bernard-Henri Lévy. Nicolas Vanbreemersch, alias Versac (du blog à succès Versac.net) et Giuseppe di Martino, ex-directeur juridique de Dailymotion.fr, font également partie de l'équipe qui rassemble pour l'instant une demi-douzaine de journalistes permanents épaulés par une quarantaine de pigistes et de chroniqueurs extérieurs (dont François Hollande, ancien patron du Parti Socialiste, qui y ouvre un blog). A l'instar de ses concurrents Médiapart.fr et Rue89.com, Slate.fr n'est pas adossé à une publication papier déjà existante mais il ambitionne comme eux de devenir "l'un des principaux lieux en France d'analyses et de débats dans les domaines politiques, économiques, sociaux, technologiques et culturels". Comme son grand frère américain, il veut également être un site de référence en matière d'analyses et de chroniques, et comme toute la nouvelle Presse française d'information en ligne, il mixe les concepts de journal d'actualité et de site communautaire participatif rédigé tout à la fois par des journalistes professionnels, des "experts" et une masse d'internautes plus ou moins naïfs vivement appelés à collaborer sur le mode interactif en étant élevés au rang suprême de blogueurs et de commentateurs, ce qui présente surtout l'avantage de fidéliser un public et d'augmenter l'audience d'un site à peu de frais. Côté budget, quelque 3 millions d'euros forment le capital de départ, détenu en majorité par les fondateurs. Slate Group détient 15% du capital de l'entreprise française et lui fournira quotidiennement du contenu (vidéos, articles, etc) pour les lecteurs français. Selon Jean-Marie Colombani, un fonds d'investissement spécialisé dans les nouvelles technologies doit venir compléter le tour de table prochainement (Lagardère Interactive, un temps pressenti comme actionnaire, s'est finalement retiré du projet). Slate.fr ne sera en tous cas pas financé par ses lecteurs puisqu'ils pourront accéder gratuitement au site. Le financement repose sur la publicité — la régie publicitaire serait elle assurée par le groupe Lagardère — et sur la revente de contenus exclusifs à divers partenaires, dont l'opérateur téléphonique Orange. Slate.fr se donne pour objectif de rassembler 700.000 visiteurs uniques par mois avant fin 2009 et d'atteindre l'équilibre financier avant 2012.

Slate est le petit dernier des sites d'information généraliste à se lancer sur le web français mais, depuis 2007, Mediapart.fr, Rue89.com, Bakchich.info, LePost.fr ou encore Arretsurimages.net l'ont précédé, chacun se revendiquant plus ou moins comme le "pionnier" du genre.

Au vu des premiers résultats, c'est sans doute MediaPart qui se révèle le meilleur organe sur le plan journalistique. Lancé fin 2007 avec un capital de 2 millions d'euros par Edwy Plenel, ex-directeur de la rédaction du Monde, accompagné entre autres de François Bonnet (ex-directeur adjoint de Marianne) et de Laurent Mauduit (ex-éditorialiste au Monde), MediaPart réunit aujourd'hui une équipe de quelque 25 professionnels qui pratiquent un "journalisme d'enquête". Le site, sans publicité, compte actuellement 400.000 visiteurs uniques par mois et 15.000 abonnés payants (de 5 à 9 euros par mois). L'objectif est de rassembler au moins 75.000 abonnés avant 2011.

Autre site de bonne facture journalistique misant sur le financement par abonnement payant, Arrêt sur images est, selon son fondateur Daniel Schneidermann (ex-animateur de la très regrettée émission homonyme sur France 5), en passe d'atteindre son point d'équilibre avec 32.000 abonnés à 50 euros par an. Lancé après une campagne de pré-abonnements et soutenu entre autres sur le plan technique par le registrar de noms de domaines Gandi, Arretsurimages.net se consacre à l'univers des médias. Il répond manifestement à un vrai besoin tant ce secteur corrompu mérite d'être critiqué en toute indépendance des annonceurs publicitaires, des pouvoirs politiques et des grands groupes industriels ou financiers qui le contrôlent désormais presque entièrement. Le projet reste toutefois fragile. Concurrence et crise économique oblige, les premiers abonnés ne resteront peut-être pas toujours fidèles.

Le Post est lui une émanation du Monde Interactif, filiale à 66 % du groupe Le Monde et à 34 % du groupe Lagardère, qui édite notamment le site web du journal Le Monde. Il compte 2,2 millions de visiteurs uniques par mois mais ne dégage pas de revenus suffisants pour couvrir ses charges d'exploitation. Construit sur le modèle de Rue89, c'est "un site prototype [...] consacré à un suivi en continu et non thématisé de l'actualité" selon Benoît Raphaël, son responsable éditorial. De fait, pour l'instant, de courts articles publiés par les journalistes et les internautes se succèdent en un fil d'actualité sans hiérarchie ni thématique. Les lecteurs peuvent personnaliser leur espace personnel avec les dernières technologies interactives à la mode (poster des vidéos, créer des groupes d'amis, etc). Parmi les rédacteurs vedettes, le petit monde des initiés a repéré l'arrivée de Guy Birenbaum, ex-éditeur, ex-chroniqueur à RTL et ex-blogueur "NRV" de feu le très consulté Domaine d'extension de la lutte. Le Post est visiblement destiné à un public jeune et grand public avide d'info rapide et de communication interactive.

C'est-à-dire en gros comme sur Rue89 ("votre révolution de l'info") qui lui se veut toutefois fournisseur d'information "différente", c'est-à-dire politiquement engagé du côté du centre-gauche. Lancé en mai 2007 par des anciens du journal Libération — Pierre Haski, Pascal Riché et Laurent Mauriac — qui y investissent leurs 100.000 euros d'indemnités de licenciement, Rue89 vise le point d'équilibre financier avant fin 2009. Le capital a été augmenté courant 2008, les fondateurs cédant une partie de leurs actions, et donc de leur chère indépendance, contre un apport de fonds de 1,1 millions d'euros. Sur le plan rédactionnel, Rue89, animé aujourd'hui par une équipe d'une quinzaine de journalistes permanents, privilégie les news ainsi que l'interactivité avec ses "lecteurs-informateurs". L'accès est totalement gratuit. Il parvient à sortir quelques scoops, parfois un tantinet racoleurs mais qui, relayés par copinage dans les grands médias traditionnels, font immédiatement grimper la courbe d'audience du site. Déjà fort d'un million de visiteurs par mois, le trafic de Rue89 augmente régulièrement mais les recettes publicitaires ne semblent pas suivre au même rythme et une réorientation vers une activité d'agence web (création de sites d'infos, formations de journalistes online,...) se profile afin d'assurer des revenus.

En 1986, peu avant le lancement de Rue89, Bakchich, site jusqu'alors spécialisé sur l'Afrique, décidait de se transformer en site d'information généraliste satirique et polémique, style Canard Enchaîné version web. Animé par ses premiers fondateurs — Xavier Monnier, Guillaume Barou, Léa Labaye — et son rédacteur en chef Nicolas Beau (ce dernier venu précisément du Canard Enchaîné), le site a pris pour devise "informations, enquêtes et mauvais esprit". Une trentaine de journalistes, dessinateurs et chroniqueurs extérieurs ont rejoint l'équipe. Il dépasse actuellement les 500.000 visiteurs uniques par mois mais comme tous ses concurrents, Bakchich cherche désespérément des fonds. Entièrement gratuit au départ, il vient de mettre une partie de son contenu en accès payant, ses recettes ne couvrant pour l'instant que 50% de son budget de fonctionnement.

Parmi les projets à vocation plus culturelle lancés récemment, citons Bibliobs, un site communautaire de débat et d'information littéraire lancé par Le Nouvel Observateur en supplément à son site web. Bibliobs se consacre à l'actualité des livres et est piloté par Jérôme Garcin, directeur adjoint du Nouvel Obs et producteur présentateur de l'émission Le Masque et La Plume sur France Inter. Il est ouvert aux libraires, bibliothécaires, enseignants et professionnels ou amateurs s'intéressant aux livres et à l'actualité éditoriale. Le monde des livres dispose aussi du site Nonfiction.fr, portail communautaire sur les livres mais surtout sur "les idées", traitant exclusivement des essais, documents et autres ouvrages d'actualité intellectuelle. Animé par le journaliste et écrivain Frédéric Martel, ce site à tonalité plus militante (Frédéric Martel a été conseiller de Michel Rocard et rédacteur en chef d'une revue de la CFDT) veut associer journalistes, auteurs, universitaires, chercheurs et lecteurs, ces derniers étant comme il se doit commentateurs.

Bien entendu, tous ces sites de presse d'information "100% en ligne", dont on notera que les plus importants sont créés et dirigés par de jeunes loups de la nouvelle nomenklatura blogosphérique et d'habiles vieux routards de la presse écrite traditionnelle, vendent leurs produits en invoquant haut et fort les sempiternels arguments du journalisme libre et héroïque: originalité, liberté de ton, indépendance, transparence, déontologie, combat pour la démocratie, etc. Tous sont convaincus qu'Internet est l'avenir de l'information, ce qui est effectivement démontré par plusieurs études sérieuses indiquant que le média internet est actuellement en train de dépasser la presse écrite comme source d'information privilégiée. Mais si les équipes sont enthousiastes, l'avenir des sites reste lui toutefois encore très incertain dans la mesure où ils ne trouvent pas de véritable équilibre financier. Tous tâtonnent avec angoisse sur le modèle économique à suivre afin de continuer l'aventure au-delà de deux ou trois ans d'activité tout en respectant les bonnes résolutions de départ. Déjà, de très opaques et douteuses pratiques quant aux rémunérations, cadeaux marketing et autres contrats publicitaires souterrains (sans parler des copinages, services rendus, renvois d'ascenseur et échanges en réseau de promotion bien comprise) fleurissent dans certaines arrière-boutiques de cette nouvelle industrie médiatique, en particulier chez certains blogs à succès (non cités dans cet article) qui n'hésitent pas à reprendre à leur compte les traditions en la matière.